Points de langue - 3 janvier 2022 - 5 min

Deuxième tour de garde

Le précédent Point de langue, qui se terminait sans crier gare, en aura peut-être laissé certains sur leur faim. Il pouvait y avoir encore beaucoup à dire sur des expressions pas toujours bien comprises formées avec garde et gare ou avec les verbes correspondants garder et garer. Ce sera l’objet de la présente chronique, qui fera office de deuxième et dernière « page de garde ».

garde

La locution prendre garde ayant déjà été examinée en détail, voici d’autres locutions verbales gravitant autour du même sens du nom garde.

navoir garde de + verbe à l’infinitif

De nos jours, la locution n’avoir garde de faire quelque chose signifie habituellement « s’abstenir soigneusement de le faire, avoir soin de ne pas le faire » :

Je n’avais garde de le contredire.
N’ayons garde d’oublier ce sage conseil.

On a vu que prendre garde de peut avoir le même sens, et les deux locutions cohabitent d’ailleurs dans la vieille chanson La Tour, prends garde ! :

La Tour, prends garde,
La Tour, prends garde
De te laisser abattre.
Nous n’avons garde,
Nous n’avons garde
De nous laisser abattre.

Hors cette occurrence dans une ronde enfantine, la locution n’avoir garde de ne survit guère que dans la langue soutenue.

On la rencontre parfois utilisée dans le même sens en tournure affirmative, c’est-à-dire sans la particule ne, mais cette construction sujette à confusion est à éviter :

*J’avais garde de le contredire.
*Ayons garde d’oublier ce sage conseil.

Autrefois, n’avoir garde de faire quelque chose pouvait aussi signifier « ne pas pouvoir le faire, n’avoir aucune chance de le faire » et le sujet pouvait être une chose aussi bien qu’une personne :

Malgré ses efforts, il n’avait garde de la convaincre.
Cette proposition n’avait garde de lui plaire.

Ce dernier emploi est sorti de l’usage.

se donner (de) garde de + verbe à l’infinitif
se donner (de) garde que + verbe au subjonctif

Mentionnons aussi cette locution archaïque, qui signifie également « éviter de » (ou « éviter que »). Elle est devenue encore plus rare que la précédente, en particulier la variante où garde est précédé de la préposition de :

Je me donnais (de) garde de le contredire.
Donnez-vous (de) garde que l’ennemi vous aperçoive

garder

garder de + verbe à l’infinitif
garder que + verbe au subjonctif

Autres tournures très vieillies signifiant « éviter de » (ou « éviter que ») :

Je gardais de le contredire.
Gardez que l’ennemi vous aperçoive.

En français contemporain, avec l’infinitif, on emploie plutôt dans le même sens la forme pronominale se garder, dont il sera question plus loin.

Avec le subjonctif, un ne explétif pouvait être ajouté sans changer le sens :

Gardez que l’ennemi ne vous aperçoive.

garder quelquun ou quelque chose de (+ complément nominal)

Cette construction d’un registre plutôt soutenu signifie « protéger, garantir contre (un danger physique ou moral) » :

Voici des vêtements qui te garderont du froid.
Cette structure garde la berge de l’érosion.
Cet éloignement forcé le gardera des tentations.

Elle s’emploie aussi avec la préposition contre :

Voici des vêtements qui te garderont contre le froid.

Le mot suivant est attribué à Voltaire, quoiqu’on en trouve des variantes chez des auteurs antérieurs :

Mon Dieu, gardez-moi de mes amis ! Quant à mes ennemis, je m’en charge !

La tournure est d’ailleurs fréquemment utilisée avec le nom Dieu comme sujet et au mode subjonctif pour exprimer un souhait :

Que Dieu vous garde de cette pensée !

La particule que est souvent omise :

Dieu vous garde de cette pensée !
Cet escroc ? Dieu t’en garde !

Cet emploi avec Dieu est de nos jours pratiquement le seul contexte où le complément indirect peut être un verbe à l’infinitif plutôt qu’un groupe nominal. Le sens est alors « empêcher de » :

Dieu te garde d’écouter cet escroc !

Sans aucun complément indirect, la formule exprime un souhait générique de protection divine « tous risques » :

Dieu vous garde !

se garder

Plusieurs tournures se construisent avec la forme pronominale se garder.

se garder (sans de)

Cet emploi est vieilli. Il signifiait « être sur ses gardes, se protéger, se défendre », par exemple contre les attaques d’un adversaire dans un combat d’escrime. On le trouve notamment dans un mot historique célèbre, quoique probablement apocryphe, qui aurait été prononcé à la bataille de Poitiers (1356), où le roi Jean le Bon, encerclé de toutes parts par les soldats ennemis, se faisait prévenir sans cesse du danger par son fils cadet Philippe, qui se tenait à ses côtés comme écuyer :

Père, gardez-vous à droite ! Gardez-vous à gauche !

se garder de + complément nominal

Ce tour signifie « se défier de, se méfier de, prendre garde à » :

Gardez-vous des beaux parleurs.
Garde-toi des généralisations abusives.

Avec un nom de chose, la locution peut aussi signifier « se protéger contre, se prémunir contre » :

Il faudra de bons vêtements pour se garder du froid.

Le complément peut être représenté par le pronom en :

Les généralisations abusives ? Je m’en garderais bien.

Rappelons que, pour les verbes pronominaux, qui se conjuguent aux temps composés avec l’auxiliaire être, le participe passé s’accorde avec le sujet :

Il formule des généralisations abusives dont sa collègue se serait bien gardée.

se garder de + verbe à l’infinitif

Cette construction signifie « éviter de, s’abstenir soigneusement de » :

Je me gardais de le contredire.
Gardons-nous d’oublier ce sage conseil.

Le verbe peut lui aussi être repris par le pronom en :

Intervenir dans cette affaire, je m’en garderais bien.

Le tour s’emploie plus rarement dans des situations concrètes :

L’échelle est instable ; gardez-vous de tomber.

Pour exprimer le même sens que dans le dernier exemple, on se gardera d’ajouter la négation ne pas, qui mènerait en fait à un contresens :

*L’échelle est instable ; gardez-vous de ne pas tomber.

se garder à carreau

Voilà une autre expression qui signifie « faire attention, se tenir sur ses gardes » :

Depuis cette mésaventure, il se garde à carreau.

Plusieurs explications concurrentes ont été données pour le carreau dont il est ici question : le projectile de l’arbalète dont il faut se protéger ou avec laquelle on se défend, la couleur du tarot ou du jeu de cartes (où existe le dicton « Qui se garde à carreau n’est jamais capot. ») ou encore l’argot, où le carreau est le domicile où l’on se réfugie.

Une variante construite avec le verbe tenir est aujourd’hui plus fréquente :

Depuis cette mésaventure, il se tient à carreau.

se garer

On a parlé dans le précédent Point de langue de la lointaine parenté étymologique des verbes garder et garer. Cette parenté se reflète dans le sens de certaines constructions pronominales de garer.

se garer (sans de)

Cet emploi signifie « se ranger de côté pour laisser passer, dégager la voie pour laisser le passage à une personne ou à un véhicule » :

Faites place, garez-vous !
La voiture est passée si vite que les gens ont eu à peine le temps de se garer.

De nos jours, l’expression est couramment employée lorsqu’il est question de ranger son propre véhicule pour le mettre à l’écart de la circulation :

L’automobiliste cherche un emplacement le long du trottoir pour se garer.

se garer de + complément nominal

Au sens propre, la construction signifie « s’efforcer d’éviter » ou « se protéger de » :

Les passants cherchaient à se garer des voitures.
Il s’est penché pour se garer des coups.
Elle voulait se garer des rayons du soleil.

Dans un sens figuré, elle signifie « se préserver de, se méfier de, fuir » :

Se garer d’un danger, d’une menace.
Garez-vous de cet escroc !

On trouve parfois dans les mêmes sens la construction avec la préposition contre :

Il s’est penché pour se garer contre les coups.

se garer des voitures

Outre son sens propre donné comme premier exemple dans la section précédente, cette locution (et sa variante se ranger des voitures), qui remonte à l’époque des voitures hippomobiles, a acquis le sens figuré « se mettre à l’abri de tout risque » :

Il a préféré quitter le pays pour se garer des voitures.

Elle est fréquente sous la forme passive être garé des voitures, « être à l’abri de tout souci », notamment de tout souci financier :

Depuis cette transaction lucrative, il est garé des voitures.

Là-dessus, en cet article qui s’achève et cette année qui s’amorce, nous vous souhaitons un an 2022 garé des voitures. Dieu vous garde !

Cet article a été concocté par
les linguistes d’Antidote

Retrouvez une description détaillée des règles et normes du français dans les guides linguistiques d’Antidote.

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