Points de langue - 4 juillet 2022 - 7 min

Le préfixe anti-

Avis aux âmes sensibles allergiques à la confrontation. Cette chronique ne baignera pas dans l’unanimisme, puisqu’il sera question du préfixe anti-.

Il nous vient de la préposition grecque anti, « en face de ». Son sens le plus courant en français est « (ce) qui est opposé à (ce que désigne le formant qui suit) ». Le préfixe est très vivant et productif dans cet emploi :

antichrétien
anticommuniste
anticorruption
antiracisme
antiscientifique
antititiste

Ce mot rare, qui désignait les opposants du maréchal Tito, présente une jolie séquence de trois syllabes -ti-, allitération accentuée par le quatrième t.

Quand l’élément qui suit anti- désigne une chose concrète, le préfixe porte la valeur « ce qui protège contre, ce qui prévient contre » :

antibuée
antireflet
antiride

Quand anti- accompagne d’autres affixes, il peut arriver qu’on hésite sur le sens du dérivé obtenu, selon qu’on l’analyse comme le dernier élément à avoir été ajouté ou le premier. Ainsi, pour le verbe antiparasiter, c’est la première analyse ci-dessous :

(anti(parasite))er = « doter d’un antiparasite »
anti((parasite)er) = « avoir une influence bénéfique sur »

Attention, la suite de lettres anti en début de mot n’est pas toujours un préfixe. Un antillanisme n’est pas une opposition aux llanos (plaines herbeuses d’Amérique du Sud), mais un fait de langue propre au français parlé aux Antilles.

Règles d’écriture

L’emploi de mots formés avec ce préfixe suscite parfois des difficultés d’écriture. On en a un premier aperçu dans cet exemple de formulations synonymes, rangées dans un ordre de lexicalisation croissante :

des vaccins contre la grippe
des vaccins anti-grippe
des vaccins antigrippe
des vaccins antigrippes
des vaccins antigrippaux

Reprenons ces formes à tour de rôle et observons les divers phénomènes linguistiques à l’œuvre.

des vaccins contre la grippe : le nom pluriel vaccins est déterminé par un complément du nom prenant la forme d’un syntagme prépositionnel libre.
des vaccins anti-grippe : la préposition contre est remplacée par le préfixe synonyme anti-, le déterminant défini la est supprimé et le mot résultant anti-grippe revêt une valeur d’adjectif, en fonction épithète de vaccins.
des vaccins antigrippe : conformément à la tendance moderne pour ce préfixe, le trait d’union est délaissé et anti- est directement soudé à l’élément qui suit, ce qui renforce à l’écrit le caractère d’unité lexicale de l’adjectif.
des vaccins antigrippes : la lexicalisation de l’adjectif est encore renforcée par l’accord en nombre régulier (le s à antigrippes). On ne tient plus compte du sens singulier sous-entendu « contre LA grippe ».
des vaccins antigrippaux : la nature adjectivale du mot est consolidée par le choix d’une variante formée avec le suffixe -al, sur le modèle de l’adjectif grippal, dérivé du nom grippe.

Trait d’union ou soudure

Une première difficulté est de savoir si un mot ainsi formé doit prendre un trait d’union.

En raison de son sens générique d’« opposition » ou de « contraire », le préfixe anti- peut en théorie se combiner avec un très grand nombre de mots. Il est illusoire d’attendre d’un dictionnaire qu’il répertorie tous les mots parfaitement corrects que ce préfixe peut générer. Quand le contexte est clair, un rédacteur pourra spontanément et légitimement créer un tel composé sans se demander si son mot « existe » ou « est dans le dictionnaire ». Il voudra peut-être souligner le caractère circonstanciel et éphémère de sa création lexicale en utilisant un trait d’union pour bien marquer la façon dont le mot doit être compris, par exemple, dans un contexte où il est question de la lutte des classes, en parlant des anti-nantis.

La tendance moderne est de souder directement le préfixe anti- à l’élément qui suit, et ce, peu importe la catégorie grammaticale du mot résultant :

anticapitaliste
une manifestation antiguerre
un produit antirouille
un antirouille
antiparasiter
anticonstitutionnellement

Cet adverbe signifiant « d’une manière qui est en opposition avec la constitution » a la réputation d’être « le mot français le plus long », mais on en trouvera de plus longs dans la langue technique et scientifique (chimie, médecine, etc.).

Cela vaut également devant une voyelle ou un h muet :

un revêtement antiadhésif
un antihistaminique
un antioxydant
un médicament antiulcéreux

Même si cela produit une séquence de trois voyelles :

antiaérien
antiautoritaire
antieuropéen

Même devant la lettre i ?

L’usage est plus hésitant lorsque l’élément qui suit anti- commence par la lettre i, probablement parce qu’une séquence de deux i est sentie comme peu courante en français :

une politique anti-irakienne ou antiirakienne ?
une mesure anti-inflationniste ou antiinflationniste ?

Les ouvrages de référence exigent traditionnellement la présence du trait d’union devant la lettre i. Mais comme la soudure ne cause pas de réel problème de prononciation (peu importe que le second élément commence par le phonème [i] comme dans irakien ou par le phonème [ê] comme dans inflationniste), des ouvrages plus récents, dont le logiciel Antidote, ont tendance à permettre la soudure devant toutes les voyelles sans exception, cette généralisation de la soudure étant conforme aux rectifications orthographiques. Cela rejoint aussi une recommandation similaire faite dans notre chronique consacrée au préfixe multi-. D’ailleurs, la séquence de lettres ii n’est pas si rare en français, si l’on pense à sa présence dans les formes conjuguées : il faut que vous publiiez cela.

Devant une lettre majuscule

Il y a consensus sur ce point : la majuscule étant inhabituelle à l’intérieur d’un mot, le préfixe anti- doit s’utiliser avec un trait d’union devant un élément commençant normalement par une majuscule.

Devant un nom propre :

une diatribe anti-Canada
une manifestation anti-Castro

Devant un sigle ou un acronyme lorsqu’il s’écrit normalement avec des majuscules :

une politique étrangère anti-ONU
une militante anti-IVG
un traitement anti-VIH

mais : un traitement antisida, puisque l’acronyme sida s’écrit de nos jours tout en minuscules

Devant un nom commun qui prend normalement une majuscule dans un sens donné :

un anarchiste anti-État
un mouvement religieux anti-Église

Devant un gentilé nominal, c’est-à-dire un nom d’habitant d’un lieu donné, comme le nom Canadien, « habitant du Canada ». Même s’ils se comportent comme des noms communs, ces noms prennent en français la majuscule. Voici un exemple avec le préfixe anti- :

une diatribe anti-Canadiens

Cette graphie est sans équivoque : elle implique que ce sont bien les Canadiens eux-mêmes qui sont visés. Comparons avec :

une diatribe anticanadienne

Cet exemple peut prendre le même sens que le précédent, mais la formulation est plus ambigüe. L’adjectif anticanadien, ici accordé au féminin avec le nom diatribe, est plus générique : il peut aussi signifier, selon le contexte, « contre le Canada », « contre le gouvernement canadien », « contre la politique canadienne », etc. Quant à cette graphie envisageable :

une diatribe anti-Canadienne

Elle ne serait correcte que dans la situation peu probable où elle signifierait précisément « une diatribe contre la Canadienne ou contre une Canadienne donnée ».

Ce qui précède vaut aussi quand le mot formé avec anti- est un nom plutôt qu’un adjectif :

une anti-Canadiens (femme hostile aux Canadiens)
une anticanadienne (femme hostile au Canada ou à son gouvernement, sa politique, ses habitants, etc.)
une anti-Canadienne (femme hostile à la Canadienne)

Devant un mot composé ou une locution

On fait suivre le préfixe anti- d’un trait d’union s’il est combiné à un mot composé contenant lui-même au moins un trait d’union.

des missiles anti-sous-marins (contre les sous-marins)

De même devant une locution (unité lexicale formée de plusieurs mots séparés par des espaces) :

des manifestants anti-armes à feu (contre les armes à feu)

Une formation de ce type n’est toutefois pas très élégante. Elle est aussi susceptible d’ambigüités. Par exemple :

un anti-logiciel malveillant

Cette expression, qui s’analyse anti-(logiciel malveillant), désigne en principe ce qui est destiné à contrer un logiciel malveillant, mais elle risque par ailleurs d’être analysée à tort (anti-logiciel) malveillant, « ce qui est destiné à contrer un logiciel ET qui est malveillant ». À l’écrit, cette interprétation est en théorie interdite par la présence du trait d’union au lieu de la soudure, mais à l’oral, il n’y aurait pas moyen de saisir la différence entre un anti-logiciel malveillant et un antilogiciel malveillant. Dans le cas présent, on exploitera avec bonheur l’existence, pour les locutions logiciel malveillant et anti-logiciel malveillant, des synonymes respectifs maliciel et antimaliciel.

Devant les abréviations, symboles et chiffres

Le maintien du trait d’union est recommandé devant les abréviations, symboles et chiffres :

une combinaison anti-g (conçue contre une accélération supérieure à l’accélération terrestre g)
une idéologie anti-1789 (contre les principes de la révolution de 1789)

Difficultés de flexion et d’accord

Certains des exemples déjà donnés ont laissé entrevoir d’éventuelles difficultés liées à la flexion (comment écrire le mot au pluriel, au féminin) ou, dans le cas d’un adjectif, de l’accord graphique ou non avec le nom qu’il qualifie.

Lorsque l’élément qui suit anti- existe comme adjectif et que le tout forme aussi un adjectif, le mot se fléchit et s’accorde régulièrement. Ainsi l’adjectif antigrippal suit le modèle de l’adjectif grippal :

un vaccin antigrippal
des vaccins antigrippaux
la vaccination antigrippale
les vaccinations antigrippales

Les complications surviennent principalement quand l’élément auquel est accolé le préfixe est un nom :

un produit antirouille

Au pluriel, quelle forme préférer entre :

des produits antirouille (conformément au sens « contre LA rouille »)
des produits antirouilles (variabilité et accord en nombre avec le nom qualifié)

Même question quand c’est plutôt la forme au singulier qui fait hésiter :

un produit antimoustiques (conformément au sens « contre LES moustiques »)
un produit antimoustique (accord en nombre avec le nom qualifié)

Les formes « conformes au sens » sont souvent permises, voire exigées par les ouvrages de référence, mais on peut relever plusieurs incohérences entre ceux-ci, voire dans le même ouvrage. Et le principe général n’est pas toujours facile à appliquer : le « sens » singulier ou pluriel auquel il faudrait se conformer n’est pas toujours clair à déterminer. Que choisir entre :

une campagne antidrogue (contre LA drogue)
une campagne antidrogues (contre LES drogues)

De plus, les ouvrages qui privilégient la flexion selon le sens n’étendent généralement pas le principe aux noms. Par exemple, ils recommanderont simultanément :

des produits antirouille (adjectif singulier selon le sens « contre LA rouille », donc ici invariable)
des antirouilles (nom pluriel variable bien que le sens soit aussi « contre LA rouille »)

Cette différence de traitement entre l’adjectif et le nom est discutable.

Ces diverses difficultés et incohérences expliquent pourquoi les rectifications orthographiques privilégient plutôt les formes qui suivent les règles usuelles de flexion et d’accord en nombre, sans tenir compte du sens sous-jacent (« contre LA rouille », « contre LES moustiques », etc.) :

un produit antirouille, des produits antirouilles
un antirouille, des antirouilles
un produit antimoustique, des produits antimoustiques
un antimoustique, des antimoustiques
une campagne antidrogue, des campagnes antidrogues

Toutes ces formes sont reconnues par Antidote.

Un mot sur un mot

Concluons d’ailleurs en glissant un mot sur le nom commun à l’origine du nom de ce logiciel, qui se veut le « remède à tous vos mots ».

Un antidote (notez le genre masculin, assez souvent malmené) n’est pas un produit contre les « dotes », mais un contrepoison ou, au sens figuré, un remède contre un mal moral ou psychologique. Le mot remonte étymologiquement au grec antidoton, « ce qui est donné contre », où l’élément doton est un participe passé signifiant « donné ».

Au sens propre comme au sens figuré, le nom antidote prend des compléments qui se construisent de préférence avec les prépositions de ou à :

un antidote du cyanure, de l’ennui
un antidote au cyanure, à l’ennui

Avec un nom de substance, notons que la préposition à pourrait en théorie induire une fâcheuse méprise : un antidote au cyanure n’est pas un antidote « à base de cyanure » !

Le mot est aussi employé avec la préposition contre :

un antidote contre le cyanure, contre l’ennui

Cette dernière construction, répandue dans l’usage et acceptée même par le Dictionnaire de l’Académie française, a parfois été critiquée pour la raison que la préposition contre est jugée redondante avec le préfixe anti-, qui renferme lui-même le sens de « contre ». La répétition devient manifeste si l’on remplace antidote par son synonyme contrepoison :

un contrepoison contre le cyanure

L’inélégance de la construction est moins frappante avec le nom antidote, mais les rédacteurs soucieux de style châtié préfèreront peut-être s’en tenir éloignés, voire s’en tenir aux antipodes.

Cet article a été concocté par
les linguistes d’Antidote

Essayez Antidote gratuitement!

Commencer maintenant
Aucun résultat trouvé