Histoires de mots - 1er février 2022 - 3 min

Bruits lointains

L’apparence tout à fait française d’un mot peut dissimuler une origine surprenante. Ainsi, dans son lointain passé se cache parfois une onomatopée au lieu d’un mot véritable. C’est le cas de pincer, pince et piquer. Tendons attentivement l’oreille aux bruits lointains qui émanent de ces trois mots.

pincer

Le verbe pincer provient de l’onomatopée « pints », évoquant le bruit de quelque chose que l’on pince ou que l’on saisit rapidement avec le bout des doigts. Il a été formé sans doute avant l’ancien français étant donné l’existence de son équivalent espagnol indigène pinchar. L’onomatopée présente quelque analogie avec « pik », à l’origine de piquer.

Outre son sens propre ‘serrer avec le bout des doigts’, le verbe pincer, d’abord écrit pincier, possédait en ancien français un sens figuré ‘saisir l’esprit de (quelqu’un)’ (être pincé d’amour). Ce sens est vraisemblablement lié à la locution moderne en pincer pour ‘être amoureux de’ (en pincer pour sa voisine), formée au XIXe siècle. Le sens ‘faire vibrer (la corde d’un instrument de musique) en la relâchant brusquement’ (pincer les cordes d’une guitare, d’un violon) fait son apparition en moyen français ; par métonymie, le verbe s’appliquera également en français classique à l’instrument de musique comme tel (pincer (de) la harpe, (de) la guitare). Parmi les autres développements sémantiques en français classique, on note le sens de ‘serrer les lèvres’ (pincer les lèvres en signe de mécontentement), par comparaison avec le serrement du bout des doigts, ainsi que le sens ‘arrêter’ (pincer un voleur), qui évoluera en français moderne en ‘surprendre en flagrant délit’ (je l’ai pincé alors qu’il fouillait dans le bocal à biscuits). À cette dernière étape du français, pincer s’est enrichi aussi du sens ‘produire une sensation de pincement’ (le froid leur pinçait le nez), qui peut être employé de façon absolue (ça pince ! ‘il fait froid !’).

pince

Le nom pince a été dérivé du verbe pincer. Son adoption le mettait en concurrence avec le terme plus ancien tenaille, qui s’est depuis spécialisé. Le sens premier de pince devait être ‘instrument servant à pincer’, le plus proche du sens premier de ce verbe. Bien que pince ne soit attesté qu’à la fin du XIVe siècle, il est probable qu’il date de plus longtemps. D’autant plus que certains sens qui en sont dérivés par analogie de forme l’ont précédé : ‘la partie avant du sabot d’un animal’ (pince d’un cerf, d’un cheval) et ‘sorte de pied-de-biche’, qui rappelle le sabot fourchu du cerf (conservé par l’expression pince-monseigneur).

D’autres sens apparaitront ensuite au cours des siècles : ‘organe de préhension d’un crustacé’ (pince d’un crabe, XVIIe siècle) ; ‘main’ (se serrer la pince, années 1860) ; ‘organe sexuel de l’homme’, qui, à partir de la locution chaud de la pince ‘homme porté aux plaisirs de l’amour’ (aussi des années 1860), a produit par altération la locution chaud lapin (années 1920) ; ‘jambe ou pied’ (se prendre les pinces dans une branche, des années 1880). On note aussi la création d’autres sens tournant autour de la notion de « chose plutôt étroite qui peut être prise avec la main », par exemple ‘en escalade, prise saisie entre le pouce et les doigts’ et le sens québécois ‘extrémité du canot d’écorce’.

Quand il désigne un instrument servant à pincer, pince peut être utilisé soit au singulier, soit au pluriel. Cette hésitation sur le nombre s’explique par le fait que la pince se compose de deux parties. On peut comparer ce nom avec culotte, dans le sens de ‘vêtement masculin à jambes’ (porter une culotte, des culottes).

piquer

Le verbe piquer est issu du latin populaire piccare ‘piquer’. Le mot latin avait été formé à partir de l’onomatopée « pik », qui imite le bruit d’un coup rapide avec un objet pointu et qui rappelle l’onomatopée similaire « pints », à l’origine de pincer. Normalement, la consonne double cc [k] aurait dû se palataliser en [tch], puis [ch], donnant picher en français, comme cracher (de craccare), toucher (de toccare) et tricher (de triccare). Le maintien du son [k] s’expliquerait soit par le besoin de garder le plus proche possible la phonétique du radical picc- de celle de l’onomatopée d’origine « pik », soit par un emprunt au dialecte normanno-picard, qui conservait le [k] dans ce contexte.

Piquer est attesté en ancien français (XIIIe siècle) avec le sens de ‘percer avec un objet pointu’. Ce sens a connu plusieurs extensions : ‘prendre ou voler brusquement’ (piquer une bague, de la fin du XIVe siècle), à l’origine de pique-assiette (XIXe) et, possiblement, de pique-nique (XVIIIe) ; ‘perforer’ (les vers ont piqué cette pomme, de la fin du XVe siècle, à l’origine de la locution moderne ne pas être piqué des vers ou des hannetons) ; ‘faire pénétrer un appendice pointu de son corps dans’ (se faire piquer par une guêpe, du XVIe siècle).

Par comparaison avec la sensation éprouvée lorsqu’on est piqué, on a formé le sens ‘produire une sensation de picotement à’ (une moustache, un froid qui pique, de la fin du XIVe siècle). Le moyen français a développé un sens ‘froisser (émotionnellement)’ (elle a été piquée de ton impudence), employé aussi pronominalement (elle s’est piquée de ton absence), qui a dérivé vers la notion de sensation émotionnelle positive avec le sens ‘se targuer de’ (se piquer de tout savoir, du XVIIe siècle) et qui s’est enfin affaibli en ‘provoquer’ dans l’expression piquer la curiosité (XVIIe). À partir du XIXe, piquer véhicule aussi le sens de ‘tomber’ (piquer une tête, un faucon qui pique sur sa proie, piquer du nez), qui s’est affaibli en ‘faire (brusquement)’ (piquer un somme ‘faire un somme’, piquer un soleil ‘rougir, en parlant d’une personne’).

Cet article a été concocté par
les linguistes d’Antidote

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