Défectifs, mais pas défectueux : quelques remarques sur les verbes incomplets
Si une personne fait cuire une truite dans un bain d’huile, on peut dire qu’elle frit le poisson ou qu’elle le fait frire. Si une autre personne la rejoint, on ne dirait pas qu’elles *frient ensemble ce poisson, mais bien seulement qu’elles le font frire. En effet, frire est un verbe défectif, c’est-à-dire qu’il ne se conjugue pas à toutes les personnes et à tous les temps. Aux temps simples de l’indicatif, il dispose d’un inventaire de conjugaisons réduit :
| Présent | Imparfait | Passé simple | Futur simple | Conditionnel présent | |
|---|---|---|---|---|---|
| fris | — | — | frirai | frirais | |
| fris | — | — | friras | frirais | |
| frit | — | — | frira | frirait | |
| — | — | — | frirons | fririons | |
| — | — | — | frirez | fririez | |
| — | — | — | friront | friraient |
Ce phénomène est rare en français. Les dictionnaires d’Antidote recensent un peu plus de quatre-vingts verbes défectifs, dont la plupart constituent des verbes impersonnels ou qui ne s’emploient qu’à la troisième personne.
La défectivité d’un verbe s’explique souvent par sa concurrence historique avec un terme de sens équivalent qui l’aurait supplanté. Le verbe défectif ne subsiste alors que sous certaines formes figées ou dans des expressions consacrées. On peut penser aux verbes occire (largement remplacé en français moderne par tuer) et quérir (chercher) qui ne s’emploient généralement qu’à l’infinitif, ou issir (sortir), dont il ne nous reste guère que le participe passé issu. La construction verbale faire frire expliquerait en partie la défectivité de frire. Dans cette locution, seul l’élément faire est conjugué, alors que l’élément frire reste toujours à l’infinitif (« elles font frire »), ce qui dispense de maitriser ses formes conjuguées.
Dans bien des cas, des contraintes de sens vont limiter les contextes d’emploi d’un verbe. Par exemple, on ne conjugue qu’à la troisième personne du singulier les verbes impersonnels (falloir). Les verbes impersonnels dits météorologiques (pleuvioter, verglacer, bruiner…) s’emploient naturellement à la troisième personne du singulier. C’est bien souvent cette seule forme qui est présentée dans les grammaires et dictionnaires. Des verbes courants comme pleuvoir ou grêler connaissent toutefois des emplois figurés qui invitent également un emploi personnel, donc une conjugaison à la troisième personne du singulier comme du pluriel :
Les insultes pleuvaient sur lui.
Phénomène inverse : des verbes essentiellement pronominaux comme s’entredéchirer ou s’entredétruire, qui supposent au moins deux acteurs, sont généralement conjugués au pluriel. On admet l’accord au singulier avec le pronom on à valeur plurielle (« c’est une famille où l’on s’entredéchire »). Les formes aux première et deuxième personnes du singulier sont conséquemment omises des ouvrages de référence.
Les verbes qui n’admettent pour sujets que des choses ou des animaux (blatérer, zinzinuler, pâturer, éclore) sont de facto défectifs et ne s’emploient généralement qu’à la troisième personne du singulier ou du pluriel. Leur conjugaison aux autres personnes reste cependant consignée dans les différents ouvrages de langue. Ces verbes ne se manifestent sous ces formes qu’en cas de personnification du sujet, lorsqu’on s’adresse directement à un animal ou lorsque le sujet suppose une extension de sens qui s’applique à une réalité humaine. Aboyer au sens de « dire ou crier (quelque chose) avec colère », s’emploie ainsi à toutes les personnes du singulier et du pluriel.
Au-delà des généralisations
Lorsque vient le temps de décrire les verbes devenus défectifs par l’érosion du temps, mieux vaut abandonner toute quête de systématicité. On observera que même parmi les meilleurs ouvrages de référence, les formes jugées recevables d’un verbe ou d’un autre ne sont pas les mêmes. Pour plusieurs, le verbe choir (tomber) à l’imparfait de l’indicatif est soit rare, soit impossible, et ce à toutes les personnes. Comparons les formes de l’indicatif présent et du futur simple présentées dans Antidote 12, la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (DAF), le Petit Robert et l’Art de conjuguer (Bescherelle) :
| Antidote | DAF | Robert | Bescherelle | |
|---|---|---|---|---|
| chois | chois | chois | chois | |
| chois | chois | chois | chois | |
| choit | choit | choit | choit | |
| choyons | — | — | choyons | |
| choyez | — | — | choyez | |
| choient | choient | choient | choient |
L’italique est utilisé dans le Bescherelle pour indiquer une forme désuète.
| Antidote | DAF | Robert | Bescherelle | |
|---|---|---|---|---|
| chus | chus | chus | chus | |
| chus | — | chus | chus | |
| chut | chut | chut | chut | |
| chûmes | — | chûmes | chûmes | |
| chûtes | — | chûtes | chûtent | |
| churent | churent | churent | churent |
Antidote choisit d’afficher certaines formes plus rares, mais attestées en corpus.
En revanche, malgré sa similarité avec choir, le verbe déchoir, que l’on connait surtout pour son participe passé déchu, est généralement présenté avec une conjugaison complète, à l’exception de l’imparfait de l’indicatif, que l’on dit aussi rare ou inexistant.
Quant à échoir (« arriver à échéance »), il n’est toujours décliné qu’à la troisième personne du singulier ou du pluriel, cette fois à tous les temps, incluant l’imparfait.
Cette incohérence apparente peut par ailleurs aller plus loin et s’expliquer par un écart d’un dictionnaire à l’autre dans les constructions qu’ils permettent pour un verbe donné. Le verbe débuter connait un emploi transitif qui a longtemps été critiqué, mais qui est bien répandu dans l’usage :
Nous devons terminer la partie que nous avons débutée.
Pour Antidote, le Petit Robert et le Larousse en ligne, qui tiennent compte de ce sens, le participe passé de ce verbe peut s’accorder en genre et en nombre avec son complément direct. En comparaison, le Dictionnaire de l’Académie française et le dictionnaire en ligne Usito, pour lesquels ce verbe n’est toujours qu’intransitif, ne donnent qu’un participe passé invariable, omission pouvant être considérée comme une forme de défectivité. Une personne qui consulterait ces derniers ouvrages n’aurait pas d’indications sur la façon correcte d’accorder son participe passé.
Réfectionner un verbe défectif
L’action décrite par un verbe comme frire n’est de toute évidence pas impossible aux modes et aux temps manquants. Si dans un tel contexte certains vont se rabattre sur des expressions synonymiques, d’autres s’essayeront à boucher les trous laissés dans les ouvrages.
Un tel verbe en vient à être déclaré défectif quand plusieurs de ses conjugaisons sont dites inexistantes par les autorités linguistiques du moment. Or, cette inexistence présumée correspond plutôt à une rareté dans l’usage, qui aurait motivé grammairiens et lexicographes à les écarter de leurs nomenclatures. Dès lors, un tel verbe devient notable pour sa défectivité. Toute tentative d’emploi d’un verbe sous des formes non consacrées sera néanmoins jugée contraire à la norme, nourrissant à la manière d’un cercle vicieux l’argument de sa défectivité.
Émile Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-1872) laisse cette remarque au sujet de frire : « On ne voit pas vraiment pourquoi ce verbe est défectif et ne se conjugue pas comme rire : nous frions, vous friez; je friais; que je frie; que je frisse; friant. » L’étude de corpus contemporains lui donne raison. En effet, lorsqu’on s’éloigne d’un registre de langue standard, plusieurs se permettent d’employer le verbe frire aux temps proscrits peu importe la personne :
Utilisez cette panure si vous *friez vos crevettes.
L’astérisque indique un passage qui sort de la norme.
Dans ces cas, en l’absence d’indications dans les ouvrages spécialisés, les formes manquantes du verbe doivent être déduites. Le rapprochement avec un verbe de formation similaire peut être nécessaire, comme entre frire et rire.
Les verbes du premier groupe (avec terminaison en -er) connaissent quant à eux une dérivation régulière. Par exemple, le verbe urger (« être urgent, pressant ») n’existe en français qu’à la troisième personne :
Ce travail n’urge pas.
Pour cette raison, il est présenté comme défectif dans tous les ouvrages qui en tiennent compte. Cependant, urger se rencontre de plus en plus comme calque de l’anglais au sens de « presser (quelqu’un), inciter (quelqu’un) à ». Malgré le caractère fautif de cet emploi, les contrevenants à la norme parviennent facilement à déduire la conjugaison appropriée à la première et à la deuxième personne :
Nous l’urgeons de remettre son rapport.
Vous nous urgiez de mettre un terme à la rencontre.
traire, distraire, extraire, soustraire…
Les grammaires et dictionnaires s’entendent sur l’absence d’emplois au passé simple du verbe traire ou de ceux qui se terminent en ‑traire. Littré fait la remarque que cette absence n’est justifiée que par l’habitude.
Le verbe traire, qui a déjà signifié tirer, ne s’emploie plus que lorsqu’il est question d’extraire du lait. Des verbes comme extraire et distraire, qui se conjuguent sur le même modèle, s’emploient dans de nombreux contextes, et se manifestent alors à tous les modes et tous les temps. Certaines difficultés se posent lorsqu’on cherche à les employer comme participes passés. Les formes rencontrées les plus populaires reprennent les terminaisons du premier groupe :
extraire : extrayai, extrayas, extraya, extrayâmes, extrayâtes, extrayèrent
distraire : distrayai, distrayas, distraya, distrayâmes, distrayâtes, distrayèrent
Littré, dans son Dictionnaire, privilégiait plutôt, au moins pour distraire, le retour de formes autrefois attestées d’un passé simple conforme à des verbes similaires du troisième groupe :
distrayis, distrayis, distrayit, distrayîmes, distrayîtes, distrayirent
La remise à neuf de ce type de verbes dans les ouvrages spécialisés demeure peu probable. Il sera ainsi toujours hasardeux de prendre des libertés dans la conjugaison de verbes défectifs. Dans un registre neutre, l’emploi d’un synonyme ou d’une paraphrase reste à privilégier si le besoin se présente de frire au pluriel, de distraire au passé simple ou d’occire à l’impératif.