Points de langue - 5 juillet 2021 - 5 min

Faire, à faire et affaire

Le verbe faire est l’un des mots les plus anciens et les plus courants du français. Au xiie siècle, il a engendré le nom dérivé affaire, formé de l’agglutination de à et de faire, et signifiant littéralement « ce qu’il y a à faire ». Le nom a d’abord été masculin, puis des deux genres aux xvie et xviie siècles, après lesquels s’est complétée sa « transition » vers le genre féminin (au Québec, on entend encore parfois un affaire, mais c’est jugé d’un registre relâché). Le verbe et le nom dérivé sont deux mots polysémiques, des mots « à tout faire » qui entrent dans une foule d’expressions, parfois en concurrence, parfois en cooccurrence.


avoir à faire et avoir affaire

Certaines expressions construites avec le verbe avoir sont particulièrement source d’hésitation : faut-il écrire avoir à faire ou avoir affaire ?


avoir à faire

Lorsque la phrase contient un complément d’objet direct reconnaissable du verbe faire, on écrit bien à faire en deux mots. Avoir à faire signifie alors « devoir faire, être dans l’obligation d’accomplir » :

Qu’ai-je à faire ? (= que dois-je faire)
Vous avez à faire ce travail pour demain.

On peut alors inverser l’ordre des termes :

Vous avez ce travail à faire pour demain.

Dans ces emplois, le verbe faire est souvent simplement accompagné d’un pronom ou d’un adverbe de quantité :

Elle n’a rien à faire
J’ai beaucoup à faire. (= j’ai beaucoup de travail, je suis très occupé)
Il y a trop à faire.
Elle a bien assez à faire.
Tu auras fort à faire.

Le dernier exemple signifie « tu auras beaucoup à faire ». Cette expression avoir fort à faire est parfois prononcée en faisant entendre le t de fort, origine probable de la graphie fautive qui suit :

*Tu auras forte affaire.

Dans avoir à faire, le complément du verbe faire est parfois totalement absent, tout simplement sous-entendu :

Je ne peux pas sortir ce soir, car j’ai à faire. (= j’ai quelque chose à faire, je suis occupé)

Dans cet emploi absolu, la forme avoir affaire est aussi attestée depuis longtemps et demeure permise par l’Académie française, dont la plus récente édition du Dictionnaire donne cet exemple :

Excusez-moi, j’ai affaire (ou à faire).

Ce qui nous amène à parler de constructions où la graphie affaire concurrence ou tend à carrément supplanter à faire.


avoir à faire/affaire de

La locution vieillie avoir affaire de signifie « avoir besoin de, être concerné par ». Une fable de La Fontaine (Le Lion et le Rat) en fournit un exemple :

Quelqu’un aurait-il jamais cru / Qu’un lion d’un rat eût affaire ?

Elle ne survit guère que dans un registre recherché. On l’employait aussi dans des tournures interrogatives de ce type :

Qu’avait-il affaire de s’en mêler ?

Le que interrogatif peut ici s’analyser comme signifiant « pourquoi », et on dirait aujourd’hui plus couramment :

Pourquoi avait-il besoin de s’en mêler ?

Dans d’autres cas, le que s’analyse plutôt comme un complément d’objet direct du verbe faire, et la graphie avoir à faire de, plus logique, est aussi possible, et même préférable :

Qu’avait-il affaire de ces conseils ?
Qu’avait-il à faire de ces conseils ? (= que pouvait-il faire de ces conseils)

Une réponse possible à la précédente question serait :

Il n’avait rien à faire de ces conseils. (= il n’avait nul besoin de ces conseils)
Il n’en avait rien à faire.


avoir à faire/affaire avec et avoir à faire/affaire à

Dans les locutions construites avec les prépositions avec et à, l’usage contemporain emploie plus souvent la graphie affaire qu’à faire. Nous examinerons ensemble ces deux prépositions, car elles sont souvent jugées interchangeables dans les constructions qui suivent, bien que certains ouvrages de référence tentent d’établir des distinctions d’emploi.

Avoir affaire avec (quelqu’un) s’emploie au sens de « avoir à traiter d’affaires avec lui ». La préposition avec met l’accent sur une relation de réciprocité entre les deux parties, avec une idée de transaction, de négociations où il est question de traiter d’affaires communes :

J’ai affaire avec notre fournisseur demain.
Elle a affaire avec son associée.

Avoir affaire à (quelqu’un), plus fréquent, peut aussi avoir ce sens, mais cette construction a une valeur plus générique (« se trouver en rapport avec », « avoir à discuter avec »). Elle implique parfois une relation non égalitaire, comme celle d’un subalterne à un supérieur :

J’ai affaire à la cheffe pour lui présenter le projet.

La locution figure d’ailleurs dans un proverbe signifiant qu’il est préférable de s’adresser au supérieur qu’à ses subalternes :

Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints.

Avoir affaire à (quelque chose ou quelqu’un) signifie notamment « se trouver en présence de, trouver devant soi » :

Elle a eu affaire à un obstacle imprévu.
Nous avons affaire à un cas exceptionnel.
Je vois que j’ai affaire à un connaisseur.
Savez-vous à qui vous avez affaire ?
Avoir affaire à forte partie. (= affronter un ou une adversaire redoutable, une chose difficile)

La locution est souvent employée au futur avec une valeur de menace :

Tu auras affaire à moi ! (= tu vas me trouver sur ton chemin, tu auras à me rendre des comptes)

Pour revenir à la variante graphique à faire, elle est plus fréquente dans le cas de la construction avec la préposition avec, car l’analyse permet plus souvent d’y reconnaitre le verbe faire :

J’ai affaire avec mon associé.
J’ai à faire avec mon associé. (complément sous-entendu : j’ai quelque chose à faire avec lui)


(ne pas) avoir d’affaire

Cette locution se rencontre au Québec dans le registre familier. Elle est souvent utilisée en forme négative :

T’as pas d’affaire là, toi ! (= tu n’as rien à faire ici)

Suivie de la préposition à et d’un verbe à l’infinitif, la tournure négative signifie « n’avoir aucune raison de, ne pas avoir le droit de » :

Ils n’ont pas d’affaire à interdire la manif.

Cette construction s’emploie aussi sans négation, et signifie alors « avoir intérêt à, avoir besoin de » :

Vous avez d’affaire à arriver à l’heure !

Si la préposition peut s’expliquer dans les tournures négatives (ne pas avoir d’affaire = n’avoir aucune affaire), son maintien en l’absence de la particule négative (ne) pas est plus curieuse.


n’avoir rien à faire avec

Ce calque de l’anglais to have nothing to do with se rencontre aussi au Québec. On lui préfèrera ces tours :

n’avoir rien à voir avec
n’y être pour rien dans


l’avoir, l’affaire

Autre québécisme familier, qui signifie « s’y connaitre, savoir comment s’y prendre » :

As-tu entendu son solo ? Lui, il l’a, l’affaire !


Expressions avec faire et affaire

Faisant fi de la redondance étymologique, les deux mots faire et affaire se côtoient dans bon nombre d’expressions qu’il faut savoir distinguer et dont voici une revue succincte.


faire l’affaire

« Convenir. »

Ce modèle fait l’affaire.
Pour ce poste, je crois que tu ferais l’affaire.


faire l’affaire de (quelqu’un), faire son affaire

« Lui convenir, l’arranger. »

Cette décision ne fait pas l’affaire de tout le monde.
Le changement au programme fait mon affaire.


faire son affaire de (quelque chose), en faire son affaire

« S’en charger, s’en occuper personnellement. »

Je fais mon affaire de trouver tout ce qu’il faut.
Ne vous inquiétez pas, j’en fais mon affaire.


se faire une affaire de, s’en faire une affaire

« S’en exagérer l’importance. »

Ce n’est pas grave, pas besoin de s’en faire une affaire.


faire son affaire à (quelqu’un), lui faire son affaire

(Familier) « Lui infliger le traitement qu’il mérite, le châtier ou même le tuer. »

Ce salaud va payer. Je vais lui faire son affaire.


son affaire est faite

« Il est perdu, son compte est bon. »

Tous ses anciens alliés l’abandonnent. Son affaire est faite.


l’affaire est faite

« L’entreprise est menée à bien. »

Tout s’est bien déroulé. L’affaire est faite.


c’est une affaire faite

« Vous pouvez y compter, ce sera fait sans faute. »

Boucler le travail avant samedi ? C’est une affaire faite.


faire une affaire

« Faire une transaction avantageuse, une bonne affaire. »

À ce prix-là, vous avez fait une affaire.


faire des affaires

« Exercer une activité commerciale, industrielle ou financière. »

Elle fait des affaires dans l’immobilier.

« Réaliser des profits. »

Je constate que tu as fait des affaires !

(Belgique, familier) « Rendre les choses plus compliquées, manquer de simplicité. »

Pas besoin de faire des affaires pour si peu.


faire des affaires avec, faire affaire avec

« Traiter avec, avoir des relations d’affaires avec. »

Elle fait des affaires avec cette entreprise depuis une dizaine d’années.
Il fait affaire avec un nouveau fournisseur.


faire ses affaires

(Euphémisme vieilli) « Déféquer ou uriner. »

Elle est sortie faire ses affaires.

Euphémisme plus courant : faire ses besoins.


ne rien faire à l’affaire

« Ne rien changer à la chose en question, n’y jouer aucun rôle. »

Le temps ne fait rien à l’affaire.

Cet exemple figure chez Molière (le Misanthrope, acte I, scène ii). Il sert aussi de titre et de refrain à une chanson de Georges Brassens dont nous vous laissons le loisir de découvrir la « chose en question ».

Cet article a été concocté par
les linguistes d’Antidote
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