Histoires de mots - 1er avril 2021 - 3 min

Herbes à Nicot

Les caresses du soleil feront bientôt poindre les premiers bourgeons. Trois espèces du monde végétal en renaissance retiendront notre attention : le tabac, le pétunia et l’aster. Ces « herbes à Nicot » sont toutes liées de près ou de loin au tabac, introduit en France par Jean Nicot. Plus précisément, on se penchera sur nicotine, nom de la substance contenue dans le tabac, sur le pétun, l’ancien nom du tabac, ainsi que sur deux noms de fleurs qui en dérivent, pétunia et pétouane, ce dernier étant l’appellation québécoise vernaculaire de l’aster. Sous pétouane, on évoquera au passage un quatrième nom de plante, bétoine, dont la proximité de forme avec pétouane ne doit pas faire conclure à une proximité étymologique. Si, comme la nicotine, le sujet de ce billet devait causer une dépendance, elle aurait au moins le mérite d’être édifiante plutôt qu’étouffante…

nicotine

Jean Nicot (1530-1604) était un diplomate français, ambassadeur à la cour portugaise. Il est considéré comme le fondateur de la lexicographie française avec son Thrésor de la langue françoyse, premier dictionnaire contenant des définitions françaises. Mais son nom est beaucoup plus célèbre pour la popularisation du tabac en France. C’est au cours de son séjour à Lisbonne qu’il se familiarisa avec cette nouvelle plante américaine, qu’on utilisait jusque-là plutôt à des fins ornementales. Lorsqu’il apprit qu’on se servait de ses propriétés curatives lors des rituels autochtones du nouveau continent, il en envoya sous forme de poudre à la reine mère de France, Catherine de Médicis, afin de traiter les migraines de son fils, François II. Le traitement s’avérant efficace, la plante fut adoptée rapidement. Elle fut baptisée en son honneur herbe à Nicot, ou herba nicotiana en latin scientifique, puis, peu de temps après, nicotiane, ou nicotiana (tabacum) en latin scientifique.

Découvert en 1809 par le chimiste français Louis-Nicolas Vauquelin, l’alcaloïde présent dans les feuilles de tabac fut appelé nicotine par resuffixation du nom scientifique de la plante.

pétun

L’ancien nom pétun ‘tabac’ a été adopté au milieu du XVIe siècle par les explorateurs français au Brésil. Il provient du tupi pǝtǝma. Pétun a été largement utilisé en France, et surtout dans ses possessions américaines, où l’usage du tabac était courant chez les autochtones. D’ailleurs, on désignait les Tionontati, peuple très proche des Hurons, par Pétuns, parce qu’ils s’adonnaient à la culture du tabac.

Au début du XVIIe siècle, pétun a été évincé par tabac ; il a toutefois été conservé dans le nom pétunia. Un verbe pétuner ‘consommer du tabac (en fumant ou en prisant)’ en a aussi été dérivé au début du XVIIe siècle. Bien qu’il soit devenu désuet à la même époque que pétun, on l’utilise encore parfois par plaisanterie. Pétun et pétuner s’écrivaient par ailleurs sans accent aigu sur le e jusqu’au XVIIIe siècle.

pétunia

Le pétunia est une plante originaire de l’Amérique du Sud caractérisée par des fleurs aux couleurs vives en forme de trompette. Son nom a été emprunté au latin scientifique Petunia une dizaine d’années après son identification en 1803 par le botaniste français Antoine-Laurent de Jussieu. Il s’inspira de pétun, l’ancien nom du tabac, auquel il ajouta le suffixe -ia, signalant un genre botanique. Ce choix a été motivé par les similitudes entre le pétunia et le tabac, qui appartiennent à la même famille de plantes, celle des solanacées.

Comme plusieurs autres noms botaniques d’origine latine qui se terminent en -ia (fuchsia, bégonia, dahlia, etc.), on a assigné le genre masculin à pétunia, malgré le fait que la terminaison -ia est la forme féminine de -ium (du genre neutre) en latin, qu’on rencontre d’ailleurs dans d’autres noms de plantes (géranium, pélargonium, delphinium, etc.). Pétunia a connu aussi au XIXe siècle une version francisée féminine pétune, qui pouvait aussi désigner un étui de tabac à priser.

pétouane

Le nom pétouane, ou sa variante bédoine, est l’appellation traditionnelle québécoise de l’aster à grandes feuilles (Eurybia macrophylla, à l’origine Aster macrophylla), de la famille des astéracées, aussi appelées composées. On lui attribue généralement une origine autochtone. L’expression innue pituananu ‘ça fume’ (ou une expression similaire d’une langue apparentée) constituerait un bon candidat, sachant que les Premières Nations avaient l’habitude de fumer les feuilles d’aster. La ressemblance de ce verbe innu avec l’ancien verbe français pétuner ‘consommer du tabac’  pourrait en outre faire supposer une quelconque parenté. Cependant, étant donné que pétuner provient du tupi, une langue du Brésil, il est impossible que le mot se soit transmis directement entre ces deux langues autochtones parlées à près de 6 000 kilomètres de distance. Il faut présumer que l’expression innue pituananu a été empruntée au français pétuner, alors que ce verbe était encore courant en Nouvelle-France.

Un autre nom de plante présente des similitudes phonétiques avec pétouane : il s’agit de bétoine, référant à une plante européenne dont les fleurs violacées rappellent celles de l’aster à grandes feuilles. Il se pourrait d’ailleurs que bétoine ait exercé une influence sur pétouane.

Cet article a été concocté par
les linguistes d’Antidote
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