Histoires de peur
Nous voici déjà en octobre, mois des feuilles tombantes, des cucurbitacées… et de l’Halloween! Célébration aux origines celtes et anglaises, aux accents à la fois ludiques et lugubres, son installation en Amérique du Nord a beaucoup à voir avec la forte immigration irlandaise et écossaise que connut ce continent à partir du milieu du XIXe siècle. En gaélique irlandais, la fête se dit Oíche Shamhna, que l’anglais moderne naissant traduisit en All Hallows’ E’en, littéralement ‘veille de la Toussaint’. La contraction Halloween ou Hallowe’en est devenue courante dans le monde francophone à partir des années 1950, en même temps que la célébration elle-même.
Pour l’Histoire de mots de ce mois-ci, nous vous proposons un examen de trois expressions aux inflexions suavement sinistres : on y rencontre un squelette (dans un placard), un cadavre (exquis) et un sépulcre (blanc, mais pas de peur). Bonne lecture!
cadavre ou squelette dans le placard
Avoir « un cadavre » ou « un squelette dans le placard », c’est détenir un secret terrible, dont le dévoilement entrainerait la honte, le déshonneur, la perte de privilèges… ou l’emprisonnement! Si les mots « cadavre dans le placard » apparaissent bel et bien dans un texte français de 1900 (Louis Hamon, Police et criminalité : impressions d’un vieux policier), il y s’agit, par contre, d’un véritable cadavre (de nourrisson) et d’un authentique placard (appartenant à une femme soupçonnée d’infanticide). Pour trouver des usages métaphoriques de l’expression en français, il faut attendre les années 1930, par exemple dans une biographie de l’aventurier italien Giacomo Casanova, dans laquelle on peut lire l’opinion selon laquelle « le fameux “cadavre dans le placard” est en général un simple et inoffensif ballot de papier et de ficelle [lire : une correspondance adultère ou autrement gênante] qui ne vaut guère d’être enfermé à double tour » (Guy Endore, Casanova, 1725‑1798, 1934).
Cadavre dans le placard et squelette dans le placard constituent des calques de l’anglais, langue qui emploie les expressions skeleton in the closet et skeleton in the cupboard depuis la première moitié du XIXe siècle. Fait curieux, aux États-Unis, on note une préférence marquée pour l’enfermement de cadavres métaphoriques dans des placards (car on y dit surtout skeleton in the closet), alors qu’outre-Atlantique, les Britanniques privilégient la grande armoire pour ce genre de morbides cachoteries (skeleton in the cupboard). Ce sont vraisemblablement des écrivains anglais très en vogue au milieu du XIXe siècle comme William Makepeace Thackeray (la Foire aux vanités) et Wilkie Collins (la Pierre de lune) qui popularisent l’expression dans sa forme générale.
Diverses hypothèses ont été formulées pour expliquer les origines littéraires ou historiques de l’expression. De quels cadavres ou de quels squelettes parle-t-on au juste? On a voulu penser aux six premières épouses de l’infâme Barbe-Bleue, dont les corps sont découverts par la septième dans un « cabinet » sous clé (Charles Perrault, Contes de ma mère l’Oye, 1697). On a aussi parlé du « trafic de cadavres » (en anglais, body snatching) dans l’Angleterre des XVIIIe et XIXe siècles et de la difficulté qu’avaient les anatomistes de l’époque à se procurer des dépouilles dissécables. Enfin, on a cité quantité d’histoires qualifiées au XXe siècle de « gothiques » ou de « policières », dans lesquelles de véritables cadavres sont enfermés ou emmurés (un exemple célèbre : la nouvelle « le Chat noir » d’Edgar Allan Poe, qui dépeint une sordide claustration). Une combinaison d’influences constitue sans doute la conclusion la plus plausible de cet examen des sources possibles.
Un autre cadavre, plus vivace celui-là, est « exposé » dans la rubrique suivante.
cadavre exquis
De tous les jeux littéraires et exercices de création proposés par le mouvement surréaliste au cours du XXe siècle, le plus célèbre est probablement le cadavre exquis. Le Dictionnaire abrégé du surréalisme d’André Breton et Paul Éluard, figures de proue du mouvement en France, en donne dès 1938 la définition suivante :
CADAVRE EXQUIS. — Jeu de papier plié qui consiste à faire composer une phrase ou un dessin par plusieurs personnes, sans qu’aucune d’elles puisse tenir compte de la collaboration ou des collaborations précédentes.
Des dires de Breton lui-même, le jeu fut conçu vers 1925 dans une maison d’artistes du 14e arrondissement de Paris lors de soirées bien arrosées, par désir de « divertissement » plus que d’innovation (Breton, le Cadavre exquis, son exaltation, catalogue d’exposition, 1948). En une anecdote presque aussi célèbre que le jeu lui-même, le nom du cadavre exquis proviendrait de la première phrase générée par cette méthode d’écriture à plusieurs mains. L’acte de naissance du jeu est nimbé de mystère, mais on peut imaginer que la scène s’est passée à peu près ainsi :
Jacques Prévert inscrit sur une feuille de papier un premier terme, « Le cadavre », qu’il camoufle aussitôt en pliant une partie de la feuille sur elle-même.
PRÉVERT, à Yves Tanguy. — Nous cherchons un adjectif qualificatif.
Yves Tanguy inscrit « exquis », puis dissimule le mot par un deuxième pli.
TANGUY, à Marcel Duhamel. — Cette fois-ci, c’est un verbe conjugué que nous souhaitons.
Même manège. Marcel Duhamel inscrit « boira ».
DUHAMEL, à Benjamin Péret. — Maintenant, un deuxième substantif. Avec article : ce sera mieux.
Benjamin Péret inscrit « le vin ».
PÉRET, à André Breton. — Terminons la phrase d’un second adjectif.
André Breton inscrit « nouveau ».
BRETON, triomphateur. — Amis, déroulons!
Tous procèdent au déroulement du papier plié et lisent à l’unisson la phrase résultante : « Le cadavre exquis boira le vin nouveau. » Rires et applaudissements.
Breton, dans une préface de 1948, est nostalgique et partage avec son lectorat un florilège de phrases « exquisément cadavériques » de la première heure, « parmi celles qui nous ont procuré la plus grande impression de dépaysement et de jamais vu » (le Cadavre exquis, son exaltation) :
La petite fille anémiée fait rougir les mannequins encaustiqués.
L’écrevisse fardée éclaire à peine différents baisers doubles.
La rue Mouffetard, frissonnante d’amour, amuse la chimère qui fait feu sur nous.
On aura noté que, dès le début, les surréalistes ont pensé la méthode du cadavre exquis dans l’intermédialité : au lieu de littéraire, le cadavre peut devenir pictural, simplement en remplaçant les parties du discours par des fragments de dessins. Aux XXe et XXIe siècles, divers « cadavres » ont été assemblés dans des disciplines artistiques aussi diverses que le cinéma, la musique, la bande dessinée et l’improvisation théâtrale. La postérité de la technique, qu’elle vise l’accès à l’inconscient ou le pur divertissement, est assurée.
sépulcre blanchi
L’expression française sépulcre blanchi s’approche de l’oxymore en alliant deux mots aux connotations divergentes : le sépulcre, qui est un tombeau ou un monument funéraire, est une sorte de memento mori (« Souviens-toi que tu es mortel »), alors que le blanc de l’adjectif blanchi suppose un nettoyage, un assainissement, voire une épuration. La locution sépulcre blanchi, qui désigne une personne hypocrite, est tirée du chapitre 23 de l’Évangile selon Matthieu du Nouveau Testament. S’adressant aux disciples réunis devant lui, Jésus y prononce une condamnation sévère de ce qu’il nomme les « scribes et pharisiens », soit certains disciples et chefs spirituels de confession juive. Il les accuse de vanité, d’hétérodoxie, de déraison et, surtout, d’hypocrisie. Le passage qui nous intéresse se lit ainsi (dans la traduction du Nouveau Testament d’Hugues Oltramare) :
Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! parce que vous ressemblez à des sépulcres blanchis, qui paraissent beaux au-dehors, mais qui, au-dedans, sont pleins d’ossements de morts et de toute sorte de pourriture.
Source : Nouveau Testament, édition de J.-R. Armogathe, O. Clément et V. Schmid, 1998, 2001
Un sépulcre blanchi est donc une sépulture qu’on a recouverte de chaux ou de peinture laiteuse pour en rendre l’aspect moins glauque et plus serein. Aujourd’hui encore, un blanchiment peut désigner, métaphoriquement, l’action de recouvrir quelque chose de condamnable ou de laid d’un vernis, forcément superficiel, de vertu et de beauté. Voyez les locutions blanchiment d’argent (‘action de donner une existence légale à des fonds d’origine frauduleuse’), écoblanchiment (‘procédé de marketing visant à donner d’une organisation une image écoresponsable en fait éloignée de la réalité’) et blanchiment par le sport (‘fait pour une autorité de promouvoir des évènements sportifs dans le but d’améliorer sa réputation’).
L’expression sépulcre blanchi se trouve déjà dans une Bible en français de 1535, la Bible qui est toute la Saincte escripture, publiée à Neuchâtel. La graphie, bien sûr, y est celle de l’époque : « ſepulchres blãchis ». C’est là une traduction relativement fidèle du latin de la Vulgate, l’importante Bible latine du IVe siècle rédigée par Jérôme de Stridon (saint Jérôme). « Qui ressemblent à des sépulcres blanchis » s’y lit en latin « quia similes estis sepulchris dealbatis ». Le mot dealbatis, du verbe dealbare ‘blanchir’, laisse apercevoir une racine albus ‘blanc’, qu’on trouve aussi dans les mots français albinos, album et albédo. Le latin de Jérôme provient lui-même d’une source antérieure : le grec hellénistique, principale langue de composition du Nouveau Testament. En grec, les « sépulcres blanchis » se disent taphois kekoniamenois (τάφοις κεκονιαμένοις), soit, là aussi, ‘tombes enduites de chaux ou de plâtre’. On peut donc conclure que l’expression, malgré les traductions successives, a conservé en français contemporain la forme générale que le grec néotestamentaire lui avait donnée une vingtaine de siècles plus tôt.
Y en a-t-il que ces quelques cadavres, squelettes et sépulcres n’ont pas rassasié de frayeurs exaltantes et d’angoisses grisantes? Si c’est le cas, d’autres étymologies délicieusement lugubres vous attendent dans ces deux Histoires de mots précédentes : « Macabres découvertes » et « Des crimes innocents ». Joyeuse Halloween!