Histoires de mots - 17 février 2026 - 4 min

L’étymologie infuse

Partager sur Facebook
Partager sur LinkedIn
Partager par courriel
Imprimer
Partager sur Facebook
Partager sur LinkedIn
Partager par courriel
Imprimer

Cette Histoire de mots est offerte à Jean « Yann » St‑Germain, étymologiste emeritus et linguiste honoris causa chez Druide informatique depuis 1995.



Le thé, le café et les tisanes sont, après l’eau, les boissons les plus bues dans le monde. Divers rapports estiment leur consommation mondiale à quelques milliards de tasses par jour. Leurs origines anciennes — multimillénaires pour le thé et les tisanes, multiséculaires pour le café — et leur large diffusion géographique en ont fait des « produits de première nécessité » dans un grand nombre de sociétés. Thé, café, tisane : d’où viennent ces désignations françaises? Les réponses proposées plus bas nous permettront de brefs coups d’œil dans les régions où, historiquement, thés, cafés ou tisanes se sont dégustés en chinois, cantonais, malais, néerlandais, arabe, turc, italien, grec ou latin!

thé

Originaire de la Chine de l’Antiquité, le thé s’est répandu au cours des siècles dans les régions avoisinantes, comme la Corée et le Japon. Les Portugais l’introduisent en Europe au XVIe siècle à partir du Japon et de Macao. Ils sont rapidement remplacés par les Néerlandais, qui le font venir d’Extrême-Orient par l’intermédiaire de leur comptoir de Batavia (aujourd’hui, Jakarta). Les Français, quant à eux, commencent à se familiariser avec le thé, qu’ils utilisent d’abord pour ses vertus médicinales, à partir du XVIIe siècle. C’est cependant en Angleterre que cette boisson connaitra un engouement sans précédent, à tel point qu’on vit apparaitre dans les années 1860 le fameux rituel anglais du five o’clock tea, consistant à accompagner le thé d’une collation pour marquer une pause entre les repas de deux heures et de huit heures.

En français, la forme moderne thé est déjà attestée au milieu du XVIIe siècle. On rencontre tout de même d’autres formes isolées, comme cia (fin du XVIe siècle), tay (XVIIe siècle) ou tha (XVIIe siècle). La forme moderne a été empruntée au néerlandais thee, qui avait probablement été lui-même emprunté au malais teh. C’est vraisemblablement la langue min, parlée dans le Fujian (sud-est de la Chine), qui a fourni le mot au malais, car Amoy (aujourd’hui, Xiamen), un port d’importance où était parlé un dialecte de cette langue, appelait les feuilles de thé qui étaient expédiées en grande quantité à l’étranger, en passant parfois par Batavia. L’étymon a laissé des descendants dans plusieurs langues européennes, comme l’espagnol , l’italien ou l’allemand Tee.

Les premiers sens de thé sont ‘théier’, ‘feuilles séchées de théier’ et ‘infusion de feuilles séchées de théier’. Au XVIIIe siècle, thé prend le sens de ‘repas léger dans l’après-midi où l’on boit du thé’ (thé dansant, salon de thé). À la même époque, thé s’étend aux infusions d’autres plantes (thé de sureau), qu’on appellerait plutôt aujourd’hui tisane ou infusion. Cet emploi a toutefois survécu en Suisse et en Belgique. Le français québécois désigne par ailleurs par thé certaines plantes qui ne sont pas à proprement parler des théiers : thé des bois ‘gaulthérie couchée’, thé du Canada ‘spirée tomenteuse’, thé du Labrador ‘lédon du Groenland’…

Thé est issu du même mot que chai, ce qui fait de thé chai une expression étymologiquement pléonastique (‘thé thé’!). Chai remonterait cependant plutôt au correspondant de en chinois mandarin (chá) ou en cantonais (caa4). Cette forme est d’ailleurs à l’origine du nom du thé dans plusieurs langues européennes, comme le russe čaj, le grec tsai ou le portugais chá. Le choix de la forme selon la langue s’explique généralement par la provenance des premières cargaisons de thé dans la région concernée. Cela dit, les mots chinois , chá et caa4 remontent tous au chinois médiéval dra ‘thé’.

café

Le café est d’origine africaine, plus précisément éthiopienne. C’est au Yémen, à partir du XVe siècle, qu’on trouve les premières traces de son adoption comme breuvage stimulant consommé lors des rituels religieux des musulmans soufis. Il se répand ensuite à travers tout le Moyen-Orient, puis fait son entrée en Europe au XVIe siècle, d’abord en Italie, par l’intermédiaire des Turcs. Il gagne peu après Marseille, puis Paris.

En arabe, le café se dit qahwah. Ayant probablement été formé à partir de la racine qhw ‘devenir foncé’, qahwah devait référer au début à toute boisson foncée, comme le vin. Le mot arabe est passé par le turc kahveh, puis par l’italien caffè, avant d’aboutir à la forme française moderne café, attestée depuis le tournant du XVIIe siècle. Le français a aussi connu de nombreuses variantes éphémères de ce mot, dont caffé, manifestement influencée par la graphie italienne. D’autres variantes du XVIIe siècle reflètent plutôt un emprunt direct soit au turc (cahvé) ou à l’arabe (kaoah). Au milieu du XIXe siècle, cette dernière a d’ailleurs été réintroduite sous la forme caoua par les soldats français en Algérie, dans la langue familière cette fois-ci (prendre son caoua du matin).

Au XVIIe siècle, café signifie d’abord ‘boisson obtenue par infusion de graines de café torréfiées et moulues’ (boire un café), puis ‘ensemble des grains du caféier’ (moulin à café) et ‘plante qui produit les grains de café’ (planter des cafés). Notons au passage que cette évolution sémantique s’est faite en sens inverse de celle que connaitra le mot thé, qui, chronologiquement, fera plutôt ‘plante’ ⇒ ‘partie de plante’ ⇒ ‘boisson’. Au sens ‘plante produisant le café’, café sera supplanté au XVIIIe siècle par cafier, puis caféier. À cause de l’importance de cette boisson en Italie, le français a adopté ou calqué récemment de nombreux termes italiens pour le qualifier; citons : café allongé (de caffè lungo), café serré (caffè ristretto) et café expresso (caffè espresso).

Café réfère par ailleurs aux établissements où l’on sert des cafés. Leur appellation initiale cabaret de café (au XVIIe siècle) sera bientôt abrégée, avec parfois l’ajout d’une qualification voulant dire ‘lieu de réunion’ (café littéraire). Le sens s’élargira à ‘établissement où l’on sert des boissons et des repas légers’ au XIXe siècle, ce lieu pouvant servir aussi de salle de spectacles (café-concert, café-théâtre).

tisane

En latin tardif, tisana signifiait ‘décoction d’orge mondé’. Ce nom constituait une simplification du latin impérial ptisana, dont la suite pt- à l’initiale d’un mot n’avait rien de phonétiquement naturel aux oreilles des latinophones d’alors. De fait, ptisana est une adaptation du grec ancien ptisanē, qui désignait, comme en latin impérial, à la fois l’orge mondé et une bouillie d’orge. La composante ‘bouillie’ du deuxième sens de ptisanē s’accorde d’ailleurs avec celui de son étymon, le verbe grec ptissein, qui signifie ‘broyer’.

Le mot français tisane a été emprunté au latin tardif au XIIIe siècle. Il en adopte le sens ‘bouillie d’orge’. Ce sens s’élargira vers la fin du XVIIe siècle pour s’appliquer à d’autres types de décoction (tisane de froment, de graines de lin). Il « s’éclaircira » et s’étendra au XVIIIe siècle pour désigner une infusion de parties de plantes (feuilles, racines, fleurs…). Il prendra rapidement la place de thé dans cette acception. Dans les dictionnaires du XIXe siècle, on note l’apparition de l’expression tisane de Champagne, décrivant un vin analogue au champagne, mais non pétillant, moins alcoolisé et corrigé par l’ajout de sucre. Raccourci en tisane, le terme désignera par la suite dans la langue familière un mauvais champagne et, enfin, toute boisson alcoolisée de qualité médiocre.

Toujours dans le registre familier, tisane acquerra enfin, dans la première moitié du XIXe siècle, le sens hautement métaphorique de ‘raclée’ (recevoir une bonne tisane). Ce sens, étonnant pour un mot censé évoquer la détente, est d’origine nébuleuse. Il pourrait s’agir d’un emploi ironique, ou bien du résultat de l’influence d’un mot dialectal comme tisonner opérant un rapprochement entre les thèmes de la chaleur et de la lutte.

Depuis le XIIIe siècle, le mot s’est décliné selon plusieurs variantes graphiques (tizanne, tyzaine, tisanne, entre autres), dont ptisane, une graphie étymologisante du moyen français. La variante moderne tisane est la seule utilisée depuis le XIXe siècle.

Cet article a été concocté par
les linguistes d’Antidote

Essayez Antidote gratuitement!

Commencer maintenant
Aucun résultat trouvé