Portrait d’avril en queue de poisson
Dans la Chanson de Roland, une importante chanson de geste du XIe siècle, deux vers décrivent l’empereur Charlemagne en ces termes flatteurs :
Grant a le cors, bien resemblet marchis;
[Il a le corps grand et ressemble à un marquis;]
Blanche a la barbe, come fleur en avrill.
[Sa barbe est blanche comme une fleur en avril.]
Cela se passait dans quelque contrée de l’Europe médiévale, mais la mention finale demeure encourageante pour nous autres modernes : « comme fleur en avril »… Le mois d’avril, s’extirpant de la gangue hivernale, peut donc être synonyme de floraison printanière et de vigueur retrouvée. Va pour avril et ses fleurs naissantes — mais qu’en est-il du poisson d’avril, et pourquoi ce mois s’ouvre-t-il sous son signe? Cette Histoire de mots s’y intéresse, et ajoute à sa réflexion un examen de deux termes « poissonneux » de plus, la locution verbale finir en queue de poisson et le nom cabot. Bonne lecture!
poisson d’avril
Le 1er avril est marqué par une tradition originale, le « poisson d’avril », au cours de laquelle on a coutume de nos jours de s’amuser aux dépens d’autrui, notamment en lui fixant à son insu un poisson (factice, en général) dans le dos. L’origine de cette coutume est souvent attribuée au déplacement du jour de l’An par l’édit de Roussillon, signé en 1564 au château du même nom par le roi Charles IX. En effet, alors qu’auparavant le jour de l’An était célébré dans plusieurs régions de France à Pâques (une fête dite « mobile », souvent célébrée en avril) ou à l’Annonciation (célébrée le 25 mars), cet édit en fixa la date au 1er janvier. Probablement pour railler ceux et celles qui continuaient de célébrer le jour de l’An à l’ancienne date, c’est-à-dire autour du 1er avril, le vrai cadeau du jour de l’An était remplacé par un faux : un poisson en chair et en arêtes.
Pourquoi avoir choisi le poisson pour cette farce annuelle? On peut l’expliquer de plusieurs façons. Premièrement, l’animal a pu servir de rappel des fêtes de Pâques et de l’Annonciation, puisqu’elles sont liées au personnage de Jésus-Christ, représenté, dans la tradition chrétienne, par le symbole de l’ichthus (‘poisson’ en grec). Deuxièmement, le poisson était un des aliments pouvant être achetés, consommés et offerts pendant le carême. Enfin, la fête du poisson d’avril est célébrée juste après la période zodiacale des Poissons (du 19 ou 20 février au 20 mars).
Notons au passage qu’en français contemporain, la locution poisson d’avril peut prendre une valeur interjective qui la rend synonyme de surprise! ou tadam! :
« Qui a mis des sachets de thé dans mes écouteurs?!
— Poisson d’avril! »
se terminer ou finir en queue de poisson
La comparaison faite entre un poisson et une situation dont l’issue est jugée décevante ne date pas d’hier. Le grand poète latin Horace (65‑8 av. J.‑C.) utilisait déjà à l’ouverture de son Art poétique l’expression desinere in piscem ‘finir en poisson’, qui se décompose en desinere ‘finir’ (subjonctif présent : desinat), in ‘en’ et piscis ‘poisson’ (accusatif : piscem) :
Humano capiti cervicem pictor equinam
Jungere si velit, et varias inducere plumas
Undique collatis membris, ut turpiter atrum
Desinat in piscem mulier formosa superne :
Spectatum admissi, risum teneatis, amici?[Traduction de É. Taillefert (1877) :]
Si un peintre s’avisait de placer une tête humaine sur un cou de cheval;
et que, bigarrant de plumes diverses
un assemblage confus de membres disparates,
il terminât un gracieux buste de femme par la croupe hideuse d’un monstre marin :
devant un pareil tableau, pourriez-vous, ô mes amis, vous empêcher de rire?
Source : Horace, Art poétique (vers 19 av. J.‑C.), dans les Auteurs latins expliqués d’après une méthode nouvelle par deux traductions françaises […], 1877
La créature évoquée ici par Horace rappelle en quelque sorte le corps bipartite d’une sirène, quoiqu’on imaginât encore celle-ci à l’époque comme étant dotée d’un corps d’oiseau plutôt que de poisson. L’image centrale à retenir ici est celle d’un corps séduisant à première vue, mais hideux à la seconde.
Avant le XIXe siècle, on employait en français l’expression finir en queue de poisson, mais toujours de façon concrète et souvent pour décrire le corps d’une sirène. Il faudra attendre Balzac pour que la comparaison entre une fin disgracieuse et l’extrémité caudale du poisson soit reprise. Dans son roman Ferragus, l’écrivain français critique l’apparence de certaines rues de Paris :
Il y a des rues de mauvaise compagnie où vous ne voudriez pas demeurer, et des rues où vous placeriez volontiers votre séjour. Quelques rues, ainsi que la rue Montmartre, ont une belle tête et finissent en queue de poisson.
Source : H. de Balzac, Ferragus, chef des Dévorants, 1833
L’expression reste alors dans le domaine du concret. Ce n’est qu’après le milieu du XIXe siècle qu’elle prend un sens figuré pour qualifier une fin abrupte et insatisfaisante survenant après un début prometteur. Par exemple, le Dictionnaire de la langue verte (deuxième édition, 1866) d’Alfred Delvau, qui répertorie les expressions d’argot parisien de l’époque, la décrit comme suit :
FINIR EN QUEUE DE POISSON, v. n. Finir désagréablement, fâcheusement, tristement, platement, bêtement, — dans l’argot du peuple, qui cependant ne connaît pas le desinat in piscem d’Horace.
Une occurrence de finir en queue de poisson dans l’hebdomadaire d’actualité français le Monde illustré (1868), illustre la transition entre l’acception concrète et l’acception abstraite :
On a dit méchamment que l’Exposition [universelle de 1867] avait attiré les étrangers comme une sirène, et que sirène, elle avait fini en queue de poisson.
Source : C. Joliet, « les Mémoires d’une vieille femme : l’année 1867 à l’année 1868 », le Monde illustré, 1er février 1868
Il en est de même pour la variante se terminer en queue de poisson, attestée à la même époque dans le magazine hebdomadaire français l’Illustration :
Comme la femme d’Horace [dans Art poétique], le congrès [de la paix et de la liberté donné à Genève en 1867] s’est terminé en queue de poisson, par un vote contre lequel on a protesté de toutes parts, et, ce qui est plus grave, par des injures internationales.
Source : G. Bell, « le Congrès de la paix à Genève », l’Illustration, 21 septembre 1867
On peut néanmoins s’interroger sur la filiation véritable entre l’expression horacienne et son équivalent français dans son sens moderne, car il existait aussi au XIXe siècle une expression équivalente, aujourd’hui sortie de l’usage, qui préférait l’appendice du rat à celui du poisson (finir en queue de rat). À bon poisson-chat, bon rat, donc?
cabot
Lorsqu’il désigne un poisson, le nom cabot est manifestement apparenté à son paronyme chabot, qui signifie ‘genre de poisson à grosse tête et à large bouche’. Le mot a été emprunté au Moyen Âge à l’occitan cabòt ‘poisson à grosse tête’, issu du latin caput ‘tête’. Les autres sens de cabot (‘chien’, ‘caporal’ et ‘mauvais acteur prétentieux’), tous familiers, ont parcouru des trajets différents.
Au sens de ‘chien’, cabot semble également lié au nom occitan cabòt, car celui-ci désigne, en plus du poisson, d’autres bêtes à grosse tête, comme le têtard. Cabòt aurait ainsi référé d’abord à un chien à grosse tête avant d’étendre ensuite sa portée à n’importe quel chien. Cet emploi date du début du XIXe siècle.
Au sens de ‘caporal’, cabot est une altération de l’abréviation capo de caporal sous l’influence de cabot ‘chien’. Caporal, d’ailleurs, remonte au même étymon caput ‘tête’, très productif en français, par l’intermédiaire, toutefois, de l’italien caporale ‘principal’. Cabot ‘caporal’ est attesté en français depuis la fin du XIXe siècle.
Enfin, au sens de ‘mauvais acteur prétentieux’, cabot a été obtenu par l’abrègement de cabotin au milieu du XIXe siècle. Son emploi adjectival est attesté peu après l’apparition de l’emploi nominal (elle a un air cabot; il est cabot). L’origine de cette acception n’est pas établie, mais il est probable qu’elle pointe vers un cabotin normanno-picard, signifiant grosso modo ‘personne remarquable par sa tête’. Si c’est le cas, elle remonterait, encore une fois par une voie intermédiaire, au latin caput ‘tête’.