Points de langue - 1er novembre 2021 - 5 min

Prendre garde à et gare à

Un utilisateur qui a entendu l’expression prendre gare à se demande si celle-ci est bien correcte ou ne résulterait pas plutôt d’une confusion entre gare (comme dans Gare au chien !) et prendre garde (comme dans Prenez garde au chien !). Disons tout de suite que cette dernière hypothèse est la bonne. Cette confusion assez fréquente est par ailleurs compréhensible vu la proximité de sens de ces expressions, qui est doublée d’une lointaine parenté étymologique. Les deux expressions connaissent plusieurs variantes syntaxiques que nous allons passer en revue.

prendre garde

La locution prendre garde, qui remonte au xiie siècle, est composée avec le nom féminin garde, dérivé du verbe garder et signifiant « action de garder avec attention, de surveiller, d’être vigilant ». La locution revêt le sens général de « faire attention », mais elle admet des constructions syntaxiques variées et son sens peut y prendre des valeurs légèrement différentes.

prendre garde (sans complément)

Employée de façon absolue, c’est-à-dire sans complément, la locution signifie « faire attention, être prudent, méfiant, attentif à un éventuel danger ou désagrément » :

Les trottoirs sont verglacés et les piétons doivent prendre garde.

Cet emploi absolu est fréquent à l’impératif :

Prenez garde ! Les trottoirs sont verglacés.

Pour insister, on peut insérer l’adverbe bien entre prendre et garde :

Prenez bien garde !

Dans certains contextes, l’expression est moins un avertissement de danger qu’une menace :

Prends garde si je te retrouve sur mon chemin !

prendre garde à + nom ou pronom

Dans cette construction, le nom ou le pronom complément peut représenter la source du désagrément qu’il faut éviter, dont il faut se méfier :

Prenez garde à la porte, elle est très basse.
Prenez garde au chien, il peut mordre.
Tu devrais prendre garde à ce beau parleur.
Elle t’en veut encore : prends garde à elle !
J’y prendrai bien garde. (le pronom y représente un complément qui serait introduit par à)

Le nom ou le pronom complément peut aussi représenter au contraire la chose ou la personne exposée au danger ou à la menace et qui doit faire l’objet de précautions :

La porte est très basse, prenez garde à votre tête.
Prenez garde à vos affaires, les voleurs rôdent.
Elle t’en veut encore : prends garde à toi !

Une phrase comme Prenez garde à vous ! pouvait aussi se dire elliptiquement Garde à vous !, et ce serait l’origine de l’interjection militaire bien connue Garde à vous ! (« tenez-vous le corps droit et ne bougez pas, tenez-vous prêt à exécuter le prochain commandement »), qui a elle-même donné le nom garde-à-vous, comme dans être au garde-à-vous ou se mettre au garde-à-vous.

Des tournures négatives (avec sans ou avec ne… pas) évoquent l’imprudence, la négligence ou l’indifférence :

Il navigue au milieu de ces écueils sans y prendre garde, sans qu’il y prenne garde.
J’avais bien reçu le message hier, mais je n’y ai pas pris garde.
Elle regarde dans le vide sans prendre garde à son interlocuteur, sans prendre garde à personne.

prendre garde à + verbe à l’infinitif

Ce tour signifie « veiller à, tâcher de, avoir/prendre soin de » :

Prenez garde à bien verrouiller la porte avant de partir.

Parallèlement, avec un infinitif modifié par ne… pas, le sens devient « veiller à ne… pas » :

Prenez garde à ne pas laisser la porte déverrouillée.
L’échelle est instable, prends garde à ne pas tomber.

Cette construction de l’infinitif avec à est aujourd’hui d’un registre plutôt recherché.

prendre garde de + verbe à l’infinitif

Selon la plupart des sources, quand l’infinitif est à l’affirmative, cette construction signifie « s’efforcer d’éviter de, craindre de » :

L’échelle est instable, prends garde de tomber.
Prends garde d’arriver en retard.

De nos jours, elle est le plus souvent employée avec un infinitif modifié par ne… pas, sans que le sens global soit inversé par cet ajout, c’est-à-dire qu’elle ne signifie pas alors « éviter de ne… pas », mais « éviter de » ou, ce qui revient au même, « veiller à ne… pas » ou « prendre garde à ne… pas » (voir section précédente) :

L’échelle est instable, prends garde de ne pas tomber.
Prends garde de ne pas arriver en retard.

Cette dernière acception a parfois été critiquée pour son ambigüité, mais elle est devenue courante. Si on l’utilise, on veillera à ce que le contexte dissipe toute équivoque.

prendre garde que + verbe à l’indicatif ou au conditionnel

Ce tour signifie « prendre note que, noter que, remarquer que, observer que, constater que » :

Prends garde que le rendez-vous a été reporté d’une semaine.
Prenez garde qu’il faudrait d’abord vérifier cette affirmation.
Je n’avais pas pris garde qu’elle avait quitté la pièce.

La subordonnée peut être construite avec ne… pas :

Prenez garde que je n’ai pas fait ce que vous semblez croire.

Cette construction est d’un registre soutenu et plutôt vieilli.

prendre garde que + verbe au subjonctif

Ce tour signifie « veiller à ce que, faire en sorte que, s’assurer que » :

Prenez garde que tout soit prêt lundi matin.
Prenez garde que la porte soit bien verrouillée.

De nos jours, la langue soignée emploie surtout cette construction avec la particule ne dans la subordonnée, le sens global devenant alors « s’efforcer d’éviter que » :

Prends garde que l’ennemi ne t’aperçoive. (= veille à ce qu’il ne t’aperçoive pas)
Prenons garde que cette situation ne devienne hors de contrôle.

On ajoute souvent à ne la particule pas, comme pour insister sur l’idée négative :

Prends garde que l’ennemi ne t’aperçoive pas.

Ce dernier tour a parfois été critiqué, mais il est devenu relativement courant.

Par ailleurs, dans ces diverses constructions, on trouve fréquemment, au lieu de la conjonction que, la locution conjonctive à ce que, sur le modèle de veiller à ce que :

Prenez garde à ce que tout soit prêt demain matin.
Prends garde à ce que l’ennemi ne t’aperçoive (pas).

gare !

L’interjection gare !, qui remonte également au xiie siècle, s’emploie aussi pour avertir de faire attention à un danger concret ou abstrait. Elle aurait eu à l’origine la graphie guar, ancienne forme abrégée de l’impératif du verbe garder, et signifiait « prends garde ! ». Sa forme et ses sens auraient par la suite été influencés par ceux du verbe garer, auquel on a tendance à la rattacher aujourd’hui. Le verbe (se) garer signifie entre autres « (se) ranger, (se) déplacer pour éviter un danger, (se) mettre à l’abri » et l’interjection Gare ! peut souvent être comprise dans ce sens aussi bien que dans celui de « prendre garde, faire attention ». Les verbes garder et garer ont d’ailleurs une racine indo-européenne commune hypothétique swer, qui gravitait autour du sens « être attentif ».

gare ! (sans complément nominal)

Sans complément nominal, l’interjection s’emploie au sens de « faites place, laissez passer ! » ou « faites attention, prenez garde ! » :

Gare ! Écartez-vous !
Gare devant ! Gare derrière ! (pour indiquer la direction d’où vient le danger)
Gare si elle apprend cela !

À noter que, si on l’on s’adresse à plusieurs personnes, on ne dit pas garez !, mais bien gare !, ce qui témoigne du caractère lexicalisé de l’interjection, qui n’est plus sentie comme un simple verbe conjugué à l’impératif.

Elle est d’un registre plutôt familier.

gare + complément nominal

Elle s’utilise aussi avec un nom complément décrivant un danger présent ou futur dont on doit se préserver. Autrefois, celui-ci n’était pas introduit par une préposition :

Gare le feu !
Gare le chien !
Gare les coups de soleil !
Gare les conséquences !

De nos jours, le nom complément est le plus souvent introduit par la préposition à :

Gare au feu !
Gare au chien !
Gare aux coups de soleil !
Gare aux conséquences !

Le nom peut aussi désigner la chose ou la personne exposée à un danger, à une menace :

Gare (à) ta tête, la porte est basse.
Gare (à) ton frère si je le retrouve sur mon chemin !
Gare (à) tes fesses si tu désobéis !

En lien avec le dernier exemple, on peut noter que l’expression sans préposition Gare tes fesses ! pourrait s’interpréter ou bien comme une survivance de l’ancienne construction sans préposition de la formule de menace ou bien comme une invitation à littéralement « ranger ses fesses » pour faire de la place, les fesses faisant office de représentants métonymiques de leur possesseur.

Le complément représentant ce qui est menacé peut aussi être un pronom. La préposition à est alors obligatoire :

Gare à eux si je les retrouve !
Gare à toi si tu désobéis !
Gare à qui désobéira !

gare à + verbe à l’infinitif

Dans cette construction, le verbe désigne ce qu’il faut éviter de faire et est accompagné de la particule ne… pas :

Gare à ne pas tomber. (= évite de tomber)
Gare à ne pas salir ta robe ! (= évite de salir ta robe)

gare que + verbe au subjonctif

La subordonnée introduite par que exprime une éventualité à craindre, une menace. Le verbe est habituellement accompagné d’un ne explétif :

Gare qu’elle n’apprenne cela ! (= attention si elle apprend cela)
Gare qu’il ne vienne te gronder ! (= crains qu’il pourrait venir te gronder)

Ce tour est devenu rare.

sans crier gare

Il n’existe donc pas de locution *prendre gare à, mais notre interjection se retrouve par ailleurs dans la locution sans crier gare, qui, au xixe siècle, a succédé à sans dire gare, et signifie « sans avertir, sans prévenir, inopinément, brusquement » :

Le cycliste a tourné à gauche sans crier gare. (= sans signaler ses intentions)
Ils ont débarqué chez moi sans crier gare. (= à l’improviste)
Sa collègue a démissionné sans crier gare. (= sans préavis)
Sans crier gare, la chronique se conclut sur cet exemple.

Cet article a été concocté par
les linguistes d’Antidote
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