Points de langue - 1 novembre 2023 - 6 min

Quand personne et rien ne sont pas rien

Il y a un an ce mois-ci, notre chronique traitait de ces mots qui disent une chose et son contraire, parfois appelés énantiosèmes. Il y était brièvement question du mot personne :

Le cas de personne n’est pas un pur énantiosème dans la mesure où l’on est en fait en présence, d’une part, d’un nom (une personne est venue) et, d’autre part, d’un pronom (personne n’est venu). De plus, la présence de la particule négative n’ dans l’emploi pronominal aide à expliquer le basculement sémantique : personne n’est venu peut s’analyser historiquement comme une ellipse de pas une personne n’est venue.

Cela dit, le pronom indéfini personne lui-même, qui porte une valeur généralement négative, peut encore aujourd’hui prendre une valeur positive dans certains contextes syntaxiques, dont les plus courants seront ici passés en revue. Il en va de même pour le pronom rien. Bien reconnaitre ces emplois devrait éviter des interprétations à contresens.

personne

valeur négative

L’extrait cité rappelle que ce pronom indéfini, qui signifie habituellement « aucun être humain », se construit alors avec la particule négative ne :

Je ne vois personne.
Personne n’est venu.

Utilisé ainsi conjointement avec ne, le pronom personne joue son rôle habituel d’« auxiliaire de négation », à la manière d’autres mots comme pas, point et guère. Il ne peut d’ailleurs pas être utilisé simultanément avec pas dans la même proposition :

*Je ne vois pas personne.
*Personne n’est pas venu.
*Pas personne n’est venu.

Par ailleurs, dans la langue orale ou la langue écrite familière, la particule ne tombe souvent sans changer le sens négatif global :

Je vois personne.
Personne est venu.

Même dans le registre neutre, personne peut s’employer dans un sens négatif en l’absence de ne, par exemple quand il sert de réponse à une question :

Qui est venu ? — Personne.

Ellipse de Personne n’est venu.

valeur positive

Voici maintenant des contextes où personne revêt le sens positif de « quelqu’un ».

Personne peut servir d’auxiliaire de négation de la préposition sans (négation de avec), ou de la locution conjonctive sans que :

Elle vivote sans personne pour la soutenir.

Signifie : « Elle vivote sans quelqu’un pour la soutenir. »

Elle vivote sans que personne la soutienne.

Signifie : « Elle vivote sans que quelqu’un la soutienne. »

À noter que, dans une proposition subordonnée qui suit sans que, l’ajout d’un ne explétif (qui ne change pas le sens) est parfois critiqué, mais est répandu dans l’usage :

Elle vivote sans que personne ne la soutienne.

Signifie : « Elle vivote sans que quelqu’un la soutienne. »

Les autres contextes d’emploi positif de personne relèvent d’un registre soutenu ou littéraire.

C’est le cas de son emploi dans une phrase interrogative :

Y a-t-il personne qui soit plus charmant ?

Signifie : « Y a-t-il quelqu’un qui soit plus charmant ? »

De prime abord, on pourrait se penser en présence d’une simple ellipse du déterminant une devant le nom personne (Y a-t-il une personne qui soit…), mais si l’on ajoute ce déterminant, on obtient une phrase agrammaticale :

*Y a-t-il une personne qui soit plus charmant ?

Le fait que l’adjectif charmant soit utilisé au masculin dans la phrase initiale confirme que l’on se trouve non pas en présence du nom personne, qui est féminin, mais bien du pronom personne, qui est de nos jours fixé au masculin (et toujours singulier).

Ce tour s’emploie surtout quand la question est une « question rhétorique », une interrogation oratoire qui n’attend pas de réponse, si ce n’est une réponse négative :

Y a-t-il personne qui soit plus charmant ? Non. Personne n’est plus charmant.

Le fait que la réponse attendue soit négative explique peut-être en partie l’emploi dans la question du pronom personne, à connotation habituellement négative, là où quelqu’un est plus régulier.

On trouve un emploi similaire dans des propositions subordonnées complétives quand la proposition principale revêt un sens négatif :

Je ne crois pas qu’il y ait personne de plus charmant.

Signifie : « Je ne crois pas qu’il y ait quelqu’un de plus charmant. »

On pourrait exprimer la même idée (nier l’existence de quelqu’un) de façon plus prosaïque (affirmer son inexistence) en déplaçant la négation vers la subordonnée, c’est-à-dire en supprimant ne… pas de la principale et en écrivant ne… personne dans la subordonnée (qui demande alors l’indicatif plutôt que le subjonctif) :

Je crois qu’il n’y a personne de plus charmant.

On reconnait alors la valeur négative habituelle résultant de la présence simultanée de ne et personne dans la proposition. On voit d’ailleurs qu’on ne peut plus simplement remplacer personne par quelqu’un :

*Je crois qu’il n’y a quelqu’un de plus charmant.

On a donné comme condition « quand la proposition principale revêt un sens négatif ». Ce caractère négatif peut résider dans un nom ou, comme le montre l’exemple suivant, dans un adjectif :

Je juge impensable qu’il y ait personne de plus charmant.

Signifie : « Je juge impensable qu’il y ait quelqu’un de plus charmant. »

Autre contexte d’apparition du pronom personne à valeur positive, celui des propositions subordonnées complétives quand la proposition principale exprime un doute :

Je doute qu’il y ait personne de plus charmant.

Signifie : « Je doute qu’il y ait quelqu’un de plus charmant. »

Loin de moi l’idée que personne soit plus charmant.

Signifie : « Loin de moi l’idée que quelqu’un soit plus charmant. »

Toujours dans un registre soutenu, personne est aussi parfois employé au sens de quiconque ou n’importe qui dans des propositions portant une idée d’éventualité et introduites par avant de ou avant que :

Avisez-moi avant d’en informer personne.

Signifie : « Avisez-moi avant d’en informer quiconque. »

Avisez-moi avant que personne en soit informé.

Signifie : « Avisez-moi avant que quiconque en soit informé. »

Un autre contexte favorable est la construction avec trop… pour :

Il est trop occupé pour recevoir personne.

Signifie : « Il est trop occupé pour recevoir quiconque. »

C’est trop discret pour que personne s’en aperçoive.

Signifie : « C’est trop discret pour que quelqu’un s’en aperçoive. »

Mentionnons enfin le cas des propositions corrélatives de comparaison :

Elle chante mieux que personne.

Signifie : « Elle chante mieux que quiconque. »

Je la vénère plus que personne.

Signifie : « Je la vénère plus que quiconque. »
À noter cependant que, ainsi formulé, cet exemple recèle une ambigüité : la comparaison porte-t-elle sur le sujet (« je suis celui qui la vénère le plus ») ou sur l’objet (« elle est celle que je vénère le plus ») ?

rien

Le pronom indéfini masculin singulier rien est à quelque chose ce que personne est à quelqu’un. Lui aussi avait à l’origine un sens positif : le dictionnaire étymologique d’Antidote nous rappelle que rien vient du latin rem, accusatif de res, « chose ». Rien était utilisé en ancien français comme nom féminin signifiant « chose », mais son emploi dans des constructions négatives lui a progressivement donné son sens moderne courant de « aucune chose ».

valeur négative

Voici pour commencer des exemples d’emplois négatifs correspondant à ceux qui ont été examinés plus haut pour personne :

Elle ne veut rien manger.
Rien ne l’amuse.
Qu’avez-vous trouvé ? — Rien.

On a vu que pas ne pouvait être combiné à personne (*je n’ai pas vu personne) ; l’interdiction vaut aussi pour rien (*je n’ai pas rien vu), à l’exception d’une expression familière que l’usage a consacrée :

Ce n’est pas rien.

Signifie : « C’est quelque chose. »

Cette apparente « triple négation » s’utilise en fait comme une double négation (combinaison de ne… pas et de rien) aboutissant à un sens global positif. On dit une chose en niant son contraire, figure de style appelée litote.

valeur positive

Voici maintenant des exemples d’emplois à valeur positive de rien sans ne, parallèles à ceux vus dans la section précédente.

Avec sans ou sans que :

Elle est partie sans rien apporter.

Signifie : « Elle est partie sans apporter quelque chose. »

Il étudie sans que rien (ne) le distraie.

Signifie : « Il étudie sans que quoi que ce soit le distraie. »

Dans une interrogation :

Y a-t-il rien qui puisse vous contenter ?

Signifie : « Y a-t-il quelque chose qui puisse vous contenter ? »

En subordonnée d’une proposition négative :

Je ne crois pas qu’il y ait rien de plus beau.  

Signifie : « Je ne crois pas qu’il y ait quelque chose de plus beau. »

Je juge impensable qu’il y ait rien de plus beau.  

Signifie : « Je juge impensable qu’il y ait quelque chose de plus beau. »

En subordonnée d’une proposition dubitative :

Je doute qu’il y ait rien de plus beau.  

Signifie : « Je doute qu’il y ait quelque chose de plus beau. »

Loin de moi l’idée que rien soit plus beau.  

Signifie : « Loin de moi l’idée que quelque chose soit plus beau. »

Avec avant de ou avant que :

Avisez-moi avant de rien modifier.

Signifie : « Avisez-moi avant de modifier quelque chose. »

Avisez-moi avant que rien soit modifié.

Signifie : « Avisez-moi avant que quelque chose soit modifié. »

Avec trop… pour :

Elle est trop épuisée pour rien faire.

Signifie : « Elle est trop épuisée pour faire quoi que ce soit. »

Il est trop déterminé pour que rien puisse l’arrêter.

Signifie : « Il est trop déterminé pour que quelque chose puisse l’arrêter. »

Rien est parfois aussi utilisé au sens positif dans des propositions à valeur de condition introduites par si :

Avisez-moi si rien d’inattendu se produit.

Signifie : « Avisez-moi si quelque chose d’inattendu se produit. »

En revanche, l’emploi de la comparaison plus que rien au sens de « plus que n’importe quoi » semble être rarissime en comparaison de plus que personne au sens de « plus que quiconque ». On trouve cependant quelques attestations de plus que rien au monde, tournure peut-être née d’une union plus ou moins légitime avec la locution pour rien au monde (« pour aucune raison ») :

Je le désire plus que rien au monde.

Signifie : « Je le désire plus que n’importe quoi » (ou : « plus que quoi que ce soit », « plus que tout »).

En fait, le mot rien se prête mieux à une comparaison introduite par moins que :

Je le désire moins que rien.

Signifie : « Je le désire moins que n’importe quoi. »

On pourrait juger qu’il revient au même d’interpréter moins que rien comme « moins que n’importe quoi, moins que tout » ou « moins que zéro chose ». Quoi qu’il en soit, l’expression moins que rien s’est aussi lexicalisée comme locution nominale : un ou une moins que rien est une personne jugée « nulle » ou, du moins, sans grande valeur :

Les autorités nous ont traités comme des moins que rien.

Quant à l’expression rien (de) moins que, elle est d’un maniement délicat qui lui a valu de faire l’objet d’un précédent Point de langue.

Cet article a été concocté par
les linguistes d’Antidote

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