Questions de bon sens
Les divers sens du nom sens le font figurer dans plusieurs expressions, dont certaines peuvent présenter des difficultés d’utilisation ou de compréhension. Revoyons et reprenons l’usage de ces sens.
sommaire
Quelques expressions pleines de bon sens
C’est par une phrase restée célèbre que le philosophe René Descartes ouvre son Discours de la méthode (ici dans son orthographe originale de 1637) :
Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chascun pense en estre si bien pourvû, que ceux mesme qui sont les plus difficiles a contenter en toute autre chose, n’ont point coustume d’en desirer plus qu’ils en ont1.
Le bon sens (on dit aussi sens commun), c’est la capacité pour une personne de bien juger :
Elle a fait preuve de bon sens en décidant ainsi.
En parlant d’une chose, c’est son caractère raisonnable, rationnel :
Ton conseil est plein de bon sens.
En français québécois, on omet souvent de prononcer le s final de sens dans bon sens. Par exemple, plein de bon sens est alors prononcé comme plein de bon sang : attention aux malentendus! Ce régionalisme phonétique peut s’entendre pour toutes les expressions formées avec bon sens, comme celles qui suivent.
gros bon sens
Le gros bon sens, c’est la sagesse populaire, le bon sens élémentaire, intuitif :
C’est une décision dictée par le gros bon sens.
Les politiciens aiment bien se réclamer du gros bon sens. Cela dit, l’expression revêt parfois la connotation péjorative d’un jugement qui manque de subtilité.
avoir du bon sens
La locution verbale avoir du bon sens signifie « avoir du jugement » ou « dénoter du jugement » :
Cette fillette a du bon sens.
Ton conseil a du bon sens.
L’application de l’expression à autre chose que des humains, comme à conseil, est plus fréquente en français québécois qu’en français européen, ce dernier l’employant alors surtout en tournure négative. Dans une telle tournure, conformément à une règle grammaticale générale, le déterminant partitif du devient de :
Ton conseil n’a pas de bon sens.
Au Québec on lui ajoute aussi parfois l’adjectif intensif maudit :
Ton conseil n’a pas de maudit bon sens.
Sans que la signification ne change, on peut omettre l’adjectif bon et dire de façon plus concise avoir du sens et, en tournure négative, ne pas avoir de sens :
Cette décision a du sens.
Ton conseil n’a pas de sens.
être frappé au coin du bon sens
Plus recherchée et moins transparente, cette locution verbale décrivant une chose pleine de bon sens est une métaphore numismatique : le coin dont il s’agit ici est le moule métallique en creux servant pour la frappe des monnaies et des médailles. On dit aussi être marqué au coin du bon sens :
Voilà une remarque frappée au coin du bon sens.
C’est une recommandation marquée au coin du bon sens.
en dépit du bon sens
Cette locution adverbiale signifie « contre toute logique » :
En dépit du bon sens, il s’entête à poursuivre dans cette voie sans issue.
sans bon sens
Littéralement, sans bon sens signifie « sans jugement » ou « insensé ». En français québécois familier, l’expression, utilisée adverbialement, peut aussi signifier « excessivement, exagérément, déraisonnablement » ou, sans connotation d’excès, « extrêmement, beaucoup » :
Elle travaille sans bon sens. (= elle travaille trop)
Il est beau sans bon sens. (= il est très beau)
faire sens, faire du sens
En ancien français, la locution faire sens signifiait « faire quelque chose de sensé, agir de façon sensée ». De nos jours, elle s’emploie notamment dans la langue philosophique et littéraire avec la signification « produire un sens », « devenir intelligible » :
Le compositeur cherche à combiner des sons en un tout qui fait sens.
Elle est parfois critiquée, car elle parait calquée sur la locution anglaise courante to make sense, qui a cependant le plus souvent une signification légèrement différente, soit « être sensé, raisonnable ». Pour rendre cette dernière signification en français, on évitera d’employer faire sens. On peut « faire sans » en recourant plutôt à l’une de ces tournures (dont certaines sont décrites dans la section précédente) :
avoir du sens
avoir du bon sens
être plein de bon sens
être frappé au coin du bon sens
être sensé
être raisonnable
être logique
être une bonne idée
se tenir
tenir debout
tenir la route
avoir de l’allure (Québec, familier)
Ces synonymes sont aussi préférables à faire du sens, variante répandue au Québec, de même que son pendant négatif ne pas faire de sens.
Il faut d’ailleurs mentionner que certaines tournures négatives plus complexes avec faire, comme ne faire aucun sens et ne pas faire grand sens, ne suscitent généralement pas de critiques. Mais si on veut les éviter, on peut employer à la forme négative les équivalents énumérés ci-dessus (par exemple ne pas tenir debout), ou encore :
être insensé
ne rimer à rien
être sans rime ni raison
sensé ou censé?
Du nom sens dérive l’adjectif sensé, qui qualifie une personne qui fait preuve de bon sens, ou une chose qui dénote du bon sens :
Toute personne sensée refuserait une telle offre.
Voilà enfin des propos sensés.
Il a pour antonyme l’adjectif insensé, qui qualifie donc une personne qui manque de jugement ou une chose qui va à l’encontre du bon sens :
Il faut être insensé pour croire de telles balivernes.
Ce projet complètement insensé est voué à l’échec.
Attention de ne pas confondre les deux adjectifs homophones sensé et censé. Ce dernier signifie « supposé, présumé, réputé ». Il provient de l’ancien verbe censer (« compter, tenir pour ») et, de nos jours, s’emploie presque toujours suivi d’un verbe à l’infinitif :
Elle est censée déposer son rapport cette semaine.
L’avion est censé arriver à midi.
Son emploi suivi d’un adjectif est devenu rare :
C’est une forteresse censée imprenable.
On trouve assez souvent l’erreur consistant à écrire sensé là où il faudrait plutôt censé, comme dans le premier exemple ci-dessous :
*Nul n’est sensé ignorer la loi.
Nul n’est censé ignorer la loi.
L’exemple suivant, qui combine nos deux homographes, est plus tordu, mais irréprochable :
Nul être sensé n’est censé ignorer ce fait.
On se gardera aussi de confondre les deux adverbes dérivés homophones sensément (« de façon sensée, raisonnablement ») et censément (« apparemment, selon toute vraisemblance, en principe ») :
Tu aurais dû agir plus sensément.
Elle déposera son rapport censément cette semaine.
Cela dit, ces adverbes sont relativement rares, en particulier sensément, qui tend à sortir de l’usage, alors que censément suit plutôt une tendance inverse.
sens dessus dessous, sens devant derrière
Ces deux expressions où figure le mot sens présentent des particularités méritant des explications.
La locution adverbiale sens dessus dessous signifie « en plaçant le dessous vers le haut » :
Par inadvertance, il a rangé la caisse sens dessus dessous.
Au figuré, elle signifie « dans un grand désordre » ou « dans un grand trouble » :
Cette réforme radicale a jeté l’organigramme sens dessus dessous.
La tragique nouvelle a mis sa mère sens dessus dessous.
Elle peut aussi s’employer de façon adjectivale :
La chambre est sens dessus dessous. (= désordonnée)
On remarque d’abord que cette locution ne prend aucun trait d’union, contrairement à plusieurs expressions formées avec dessus ou dessous, comme ci-dessus et là-dessous.
La locution présente aussi une particularité de prononciation : le s final de son élément sens y est muet. Cet élément se prononce donc [sɑ̃] comme la préposition sans, ce qui explique au passage la fréquence de la faute d’orthographe *sans dessus dessous, erreur peut-être aussi influencée par l’expression sémantiquement voisine sans queue ni tête (« qui n’a pas de sens, de logique »).
À la décharge de ceux qui commettent cette faute, il faut bien dire que l’orthographe actuelle de l’expression reflète mal son étymologie. Elle est une altération de cen dessus dessous, où cen est une ancienne contraction de ce et de en. À l’origine, l’expression signifiait donc littéralement « ce (qui devrait être) en dessus (étant) dessous ». À partir du xvie siècle, la signification de cen s’est obscurcie et on en est venu à faire un lien sémantique avec sens (« orientation, direction », originellement écrit sen), et donc à écrire sens dessus dessous, sans toutefois ajuster la prononciation en conséquence, ce qui explique l’anomalie actuelle.
On peut aussi se demander si, dans cette expression, il faut prononcer ou non la lettre e de dessus et de dessous. Les ouvrages de référence ne sont pas unanimes et donnent une ou plusieurs de ces variantes, ici transcrites en alphabet phonétique international (API) :
[sɑ̃dəsydəsu]
[sɑ̃dəsydsu]
[sɑ̃dsydəsu]
[sɑ̃dsydsu]
La prononciation de ces e peut donc être considérée comme facultative. Elle est souvent omise (dernière transcription ci-dessus).
Quant à la locution adverbiale sens devant derrière, elle signifie « en plaçant le devant derrière » :
Il a enfilé son pull sens devant derrière.
Contrairement à la précédente, elle n’a pas acquis de sens figuré.
Son étymologie est similaire à celle de sens dessus dessous et l’élément sens s’y prononce aussi [sɑ̃]. La prononciation du e de devant est facultative, mais celle du premier e de derrière est obligatoire :
[sɑ̃dəvɑ̃dɛʀjɛʀ]
[sɑ̃dvɑ̃dɛʀjɛʀ]
faux sens, contresens ou non-sens?
Cette triade de termes dérivés du nom sens, avec sa valeur de « signification », est notamment utilisée dans le domaine de la linguistique pour désigner des fautes d’interprétation ou de traduction.
faux sens
Cette expression construite avec l’élément faux peut s’écrire avec une espace (un faux sens) ou un trait d’union (un faux-sens).
Elle désigne une erreur qui consiste à interpréter d’une façon inexacte le sens précis d’un mot dans un texte, ou à l’utiliser de façon impropre. Cela peut aller d’une simple imprécision (interprétation trop générique ou trop spécifique du mot) à une impropriété sémantique plus importante, par exemple une confusion entre des paronymes, comme éminent et imminent, ou encore entre des faux amis, comme l’utilisation en français du mot librairie au sens de « bibliothèque ».
contresens
Suivant la tendance moderne générale pour les noms formés avec l’élément contre et un élément commençant par une consonne (sens), ce terme s’écrit en soudant les deux éléments, sans espace ni trait d’union : un contresens.
Ce terme désigne en linguistique un type particulier de faux sens. Il s’agit d’une erreur consistant à donner à un mot ou à un énoncé un sens opposé à sa signification véritable. C’est par exemple le cas quand on interprète ou utilise l’adjectif inflammable au sens « qui ne peut pas flamber », alors qu’il signifie au contraire « qui peut s’enflammer », l’élément in- de inflammable n’étant pas privatif, mais plutôt causatif.
Le mot entre dans la locution adverbiale à contresens, qui signifie, entre autres, « avec une signification contraire à la signification véritable » :
Cette citation est célèbre, mais elle est souvent comprise à contresens.
non-sens
Suivant la règle générale pour les noms formés avec l’élément non suivi d’un nom, ce mot s’écrit avec un trait d’union : un non-sens.
Ce terme désigne un énoncé qui est dépourvu de sens, de signification, ou qui est du moins incohérent du point de vue de la logique (une sphère cubique) ou de la syntaxe (séquence désordonnée de mots).
Emplois courants
Dans la langue courante, les mots contresens et non-sens sont utilisés de façon moins rigoureuse et peuvent désigner tout ce qui est jugé contraire au « bon sens » :
C’est un contresens que de s’entêter à poursuivre ce projet.
Adopter cette mesure dans la situation actuelle est un véritable non-sens.
Le mot non-sens désigne aussi une forme d’humour basée sur l’absurde, comme dans les écrits de Lewis Carroll ou d’Alphonse Allais. Ainsi, selon le contexte, la phrase ci-dessous pourra être un reproche ou un compliment :
Cet écrivain est un maitre du non-sens.
Attention aux contresens!
Et attention aussi aux fautes de frappe : un index légèrement décalé suffit pour basculer du bon sens au non sens!
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René Descartes, Discours de la méthode. Pour bien conduire sa raison, et chercher la vérité dans les sciences […], Jan Maire, Leyde, 1637, p. 3. ↩