Points de langue - 1 janvier 2026 - 6 min

Sachez sabler, sabrer, couper

La célébration du jour de l’An est l’occasion de briller dans les salons en répondant à la question : faut-il dire sabler le champagne ou sabrer le champagne? Poussons le bouchon : posons et réglons une collection de questions qui découleront de la discussion.

sommaire

Sabler ou sabrer le champagne?

L’expression sabler le champagne, « boire du champagne pour fêter un évènement heureux », dériverait, selon l’explication la plus généralement admise, d’un sens vieilli du verbe sabler apparu au xviie siècle et utilisé en fonderie, soit « couler (un métal en fusion) dans un moule de sable » :

Sabler une médaille.

Par allusion au métal que l’on verse d’un jet dans le moule, le verbe sabler (on disait aussi jeter en sable) a pris le sens « boire d’un trait, très vite » ou « boire abondamment » :

Sabler un verre de vin.

Cet emploi de sabler s’est progressivement restreint au champagne que l’on boit à l’occasion de réjouissances, tout en perdant la notion de rapidité. Vers la fin du xixe siècle, il ne survivait que dans notre locution figée sabler le champagne :

Ils ont célébré la victoire en sablant le champagne.

Cette locution s’emploie également au figuré, donc sans réellement faire intervenir de mousseux, au sens de « se réjouir d’une situation favorable, d’un évènement heureux » :

Ne sablez pas le champagne trop vite, il reste de nombreux points à régler.

Quant à la locution sabrer le champagne, « faire sauter d’un coup de sabre le bouchon d’une bouteille de champagne », elle est plus récente, ne s’étant répandue qu’à partir du milieu du xxe siècle. On dit aussi, moins elliptiquement, sabrer une bouteille de champagne. Elle provient sans doute à la fois du sens propre de sabrer, « frapper avec un sabre », et d’une influence de la locution paronyme et plus ancienne sabler le champagne. Ce serait une allusion à une pratique mise à la mode par des militaires de l’époque napoléonienne. De nos jours, les sommeliers professionnels et amateurs utilisent à l’occasion cette technique spectaculaire consistant non pas à décapiter la bouteille d’un coup perpendiculaire au col, mais plutôt à faire glisser le dos d’une lame de couteau le long de la couture (la ligne de soudure) du col pour faire sauter la bague (la partie saillante du goulot) et du même coup le bouchon. Pour ce faire, à peu près n’importe quel objet en forme de lame peut faire office de « sabre », le secret étant surtout d’avoir une bouteille bien refroidie.

Les deux locutions ne sont donc pas interchangeables, mais, en principe, il est tout à fait possible de successivement sabrer et sabler le champagne si l’on est doté à la fois d’une forte lame et d’une festive âme.

Sabrer le budget ou dans le budget?

On a vu que sabrer signifie au propre « frapper avec un sabre ». Il s’emploie aussi au sens de « marquer de traits, hachurer, biffer » et, de là, au sens figuré de « pratiquer des suppressions importantes dans, écourter (un texte, une œuvre) » :

Sabrer un article trop long.
Le réalisateur a sabré le scénario.

Sabrer s’emploie aussi dans le langage administratif au sens de « réduire de façon importante » :

Le ministre a sabré le budget alloué au programme.
Il a fallu sabrer les dépenses et le personnel par mesure d’austérité.

Le complément direct désigne parfois la partie retranchée plutôt que l’ensemble :

Sabrer quelques passages.
Sabrer le quart du budget.

Il peut alors être accompagné d’un complément introduit par la préposition dans et désignant l’ensemble :

Sabrer quelques passages dans un article trop long.
Sabrer quelques postes dans le personnel.

Parfois encore, seul ce complément introduit par dans est présent :

Sabrer dans un article trop long.
Sabrer dans le budget, dans les dépenses, dans le personnel.

Cette construction sans complément d’objet direct, bien que moins fréquente, est correcte.

Le verbe s’emploie même sans aucun complément :

C’est trop long, il faut sabrer.

Il ressort de tout cela que, pour répondre à la question qui chapeaute la présente section, ces deux phrases peuvent se dire :

Le ministre a sabré le budget.
Le ministre a sabré dans le budget.

Si l’on juge la seconde trop longue, on peut toujours la sabrer en sabrant dans!

Sabrer ou couper les dépenses?

Lorsqu’il est question de pratiquer des suppressions dans un texte ou dans une œuvre, le verbe couper s’emploie de façon analogue à sabrer :

Couper des redites.
Couper un paragraphe dans un discours.
Couper (dans) un discours.

Mais, contrairement à sabrer, ce verbe ne s’emploie généralement pas dans le domaine administratif et financier. Plus précisément, s’il peut s’utiliser au sens d’« interrompre, arrêter », il est déconseillé au sens de « réduire, diminuer ». Il est vrai que, au Québec, on trouve souvent couper dans ce dernier sens, mais cet emploi, influencé par l’anglais cut, est déconseillé. Il en va de même pour le nom coupure. Voici quelques exemples avec des propositions de remplacement :

*couper les dépenses réduire, comprimer, sabrer (dans) les dépenses
*couper le personnel, les effectifs réduire, dimimuer le personnel, les effectifs
*couper un poste, un emploi supprimer, abolir un poste, un emploi
*couper les prix réduire les prix, vendre à prix réduit, offrir des rabais
*coupure de crédits réduction, diminution, baisse de crédits
*coupures budgétaires compressions, restrictions, coupes budgétaires

À noter que la construction couper dans les dépenses est cependant admise par certains ouvrages qui condamnent par ailleurs couper les dépenses.

Couper dans le gras ou dans le vif?

Couper dans le gras, expression particulièrement répandue au Québec, signifie « supprimer ou réduire ce qui est jugé superflu, couteux, inutile dans une administration ». La métaphore en jeu est celle du boucher qui débarrasse une pièce de viande des parties grasses impropres à la consommation :

Les effectifs sont hypertrophiés, il va falloir couper dans le gras.

Le verbe transitif direct dégraisser s’emploie dans le même sens figuré :

Le candidat déclare vouloir dégraisser la fonction publique.

Quant à couper dans le vif, c’est « prendre des mesures radicales, adopter des moyens énergiques pour résoudre un problème ». Au sens propre, dans le vocabulaire de la chirurgie, couper dans le vif signifie « empêcher la progression de la gangrène en coupant dans la chair encore saine ». Dans les deux sens, on emploie aussi les variantes trancher dans le vif et tailler dans le vif.

Quand on coupe dans le vif au sens figuré, on ne supprime pas nécessairement quelque chose, mais on se résout énergiquement à prendre une décision radicale qui implique des sacrifices plus douloureux que lorsqu’on se contente de couper dans le gras :

Jugeant que l’affaire avait assez trainé, il a coupé dans le vif et fait plusieurs mécontents.
Il faut couper dans le vif si on veut sauver l’entreprise.

Faire des coupes sombres, des coupes claires ou des coupes à blanc?

Pour parler de suppressions plus ou moins importantes, la langue courante a emprunté une autre série d’expressions au domaine de la foresterie et de la sylviculture, souvent à contresens.

Si l’on coupe la dernière lettre de couper, on obtient coupe, un nom qui est effectivement dérivé du verbe (ce qu’on appelle un déverbal) et qui n’a aucun lien étymologique avec la coupe de champagne. Un des sens de coupe est « action d’abattre des arbres dans une forêt ». Les forestiers pratiquent plusieurs types de coupe. En voici trois, rangés en ordre croissant d’importance du prélèvement d’arbres :

  • coupe sombre : abattage d’un petit nombre d’arbres dans une forêt, laissant le sous-bois dans l’ombre et favorisant l’ensemencement naturel ;
  • coupe claire : abattage d’un nombre assez important d’arbres pour que le sol reçoive beaucoup de lumière, favorisant la pousse de jeunes plants ;
  • coupe à blanc : abattage de tous les arbres d’une zone forestière. On dit aussi coupe blanche, coupe rase ou (coupe à) blanc-estoc. L’élément estoc de blanc-estoc est un vieux mot signifiant « tronc » ou « souche ». Il est sans rapport étymologique avec l’estoc d’une arme blanche.

Ces locutions en sont venues à être employées au figuré pour parler de suppressions dans un texte, dans un budget, dans des effectifs, etc. En principe, on peut choisir celle qui correspond le mieux à la sévérité des suppressions pratiquées. Toutefois, les expressions coupe sombre et, dans une moindre mesure, coupe claire sont souvent comprises et utilisées à contresens, en raison des connotations respectivement négative et positive des adjectifs sombre et clair. Par exemple, il n’est pas rare de trouver dans la presse des phrases de ce genre :

Les dirigeants de l’entreprise ont procédé à des coupes sombres dans le personnel.

Le respect de la métaphore voudrait qu’on parle ici de « réductions légères, modérées », mais l’usage en a décidé autrement et utilise le plus souvent l’expression au sens de « réductions sévères, massives », malgré les vains rappels des puristes sur l’illogisme de cet emploi.

Si l’on tient à utiliser ces expressions figurées, il est sage de fournir suffisamment de contexte pour éviter tout malentendu.

Mettre en coupe réglée ou sous sa coupe?

Un autre terme sylvicole est passé dans la langue courante. Au sens propre, une coupe réglée est l’abattage méthodique et périodique d’une portion déterminée de forêt. De même, mettre en coupe(s) réglée(s) une forêt signifie « la soumettre à une coupe périodique d’une quantité de bois déterminée ».

Au figuré, mettre une ressource, une personne ou une collectivité en coupe réglée, c’est l’exploiter de façon systématique et abusive, en tirer tout ce que l’on peut :

Une bande de brigands a mis la région en coupe réglée.
Ce régime colonial mettait la population locale en coupe réglée.

Cette expression est à distinguer d’une autre qui en est sémantiquement et formellement proche. Être ou tomber sous la coupe de quelqu’un, c’est être ou tomber sous son influence, sa dépendance, son emprise :

Le gouvernement de ce pays est sous la coupe de l’armée.
La population vit sous la coupe d’un dictateur.

C’est toutefois une différente métaphore qui est ici mise en jeu, car l’expression nous vient du jeu de cartes : la coupe, c’est l’action de couper, de séparer un paquet de cartes battues en deux parties et de placer au-dessus la partie qui était au-dessous. Cette opération est faite avant de distribuer les cartes et une vieille superstition voulait que cela porte malheur d’être sous la coupe, c’est-à-dire d’être la première personne à jouer après la coupe, car on était alors censément sous l’influence du « coupeur ».

De façon assez compréhensible, l’usage confond parfois les deux expressions, et il n’est pas rare de trouver une construction hybride de ce genre :

La population vit sous la coupe réglée d’un dictateur.

Allez, la coupe est pleine. Assez débroussaillé pour ce début d’année.

Et, où que vous soyez, en sombre forêt ou en rase campagne, champagne!

Cet article a été concocté par
les linguistes d’Antidote

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