Toutes les couleurs de l’arc-en-ciel
Dans de nombreuses régions du monde, juin est un mois consacré à la célébration des fiertés LGBTQ+ et à l’expression des diversités sexuelles et de genre. Marches colorées et rassemblements festifs y sont coutume et s’étendent parfois à toute la saison estivale, à une « saison de la Fierté » (comme elle est nommée au Canada). En reconnaissance de ces festivités, notre Histoire de mots de juin s’attarde à quelques termes porteurs d’une poésie multicolore : arc-en-ciel, iris, l’expression passer par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel et l’adjectif littéraire saphique. Tous communiquent à leur façon une signification qui rime avec diversité et pluralité.
arc-en-ciel
Un arc-en-ciel est un grand arc multicolore produit par la dispersion de la lumière du Soleil à travers des gouttelettes de pluie. Son appellation courante se décompose aisément en trois mots français : arc, en et ciel. Le premier composant fait référence à la forme arquée de ce phénomène optique atmosphérique, alors que son dernier en spécifie le lieu d’apparition : le ciel. D’autres langues précisent plutôt la cause du phénomène ou bien son contexte. Ainsi arc-en-ciel se traduit en anglais par rainbow (« arc de pluie ») et en italien par arcobaleno (« arc-éclair »), les arcs-en-ciel apparaissant souvent après un orage.
Quant à la présence de la préposition en dans arc-en-ciel, elle constitue un archaïsme. En pareil contexte, elle serait aujourd’hui remplacée par dans (suivi d’un déterminant), sauf dans certains emplois figés (en ville) ou dans des constructions particulières (en chantant, en France, en bateau…). L’arc-en-ciel a d’abord été décrit en ancien français sous la forme arc del ciel (« arc du ciel »), créée au milieu du XIIe siècle. Puis, dans la seconde moitié du même siècle, apparait la variante moderne, écrite d’abord sans traits d’union (arc en ciel). Mentionnons aussi une variante arc au ciel, de la fin du XIVe siècle, qui n’a pas survécu.
Sous forme de drapeau à bandes horizontales multicolores (🏳️🌈) ou de pictogramme (🌈), l’arc-en-ciel a été associé au courant du XXe siècle à une série d’importants mouvements d’émancipation ou de revendication. Citons : le mouvement coopératif, les droits des Peuples autochtones, l’environnementalisme, le pacifisme antinucléaire et, notoirement, depuis la fin des années 1970, les droits des communautés LGBTQ+ et l’expression de la diversité sexuelle et de genre.
iris
Arc-en-ciel, au sens du phénomène optique, a historiquement été concurrencé par le terme plus soutenu iris, emprunté tel quel au latin à la fin du XIVe siècle; iris désigne plutôt aujourd’hui les couleurs de l’arc-en-ciel. C’est d’ailleurs ce mot qu’a choisi l’espagnol pour désigner « son » arc-en-ciel, avant de le remplacer par le nom composé arco iris (ou arcoíris), littéralement « arc arc-en-ciel », en partie redondant.
On rencontre dans la littérature d’autres locutions françaises pour désigner l’arc céleste, telles que écharpe d’Iris, arc d’Iris, ceinture d’Iris et messagère de Junon. Ces quatre expressions évoquent toutes la déesse gréco-romaine de l’arc-en-ciel, Iris. Écharpe d’Iris est née sous la plume de Jean de La Fontaine en 1668 dans sa fable Phébus et Borée (inspirée d’une fable d’Ésope, le Vent du Nord et le Soleil), qui raconte les efforts contrastés du Soleil (Phébus) et du Vent (Borée) pour faire perdre à un voyageur son manteau. Quant à messagère de Junon, l’expression évoque le rôle de messagère qu’endossa Iris auprès de la reine du ciel, Junon (correspondant à Héra chez les Grecs).
passer par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel et en voir de toutes les couleurs
Les locutions passer par toutes les couleurs et en voir de toutes les couleurs, soit ‘éprouver une succession d’émotions vives’ ou ‘subir toutes sortes d’épreuves’, sont apparues plus tardivement, au tournant du XIXe siècle. La locution passer par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, créée à la même époque, constitue un renforcement de la première locution, l’arc-en-ciel offrant toutes les couleurs du prisme de verre. Une locution passer par toutes les couleurs du prisme avait d’ailleurs cours alors; on la rencontre, par exemple, dans les écrits du dramaturge Octave Feuillet et du critique d’art Charles Blanc. Passer par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel est aussi à comparer avec une autre locution, en faire voir des vertes et des pas mures à, soit ‘faire subir toutes sortes de choses désagréables à (quelqu’un)’. En effet, la version originale de celle-ci, en bailler de belles, de vertes et de meures, créée au XVe siècle, dénotait aussi une variété d’évènements malheureux en les comparant avec différentes couleurs de fruits, opposant les verts (vertes) et les non verts (meures ‘mures’).
saphique
Dans l’Antiquité, le mot latin sapphicus, duquel l’adjectif français saphique a été emprunté, et son prédécesseur grec sapphikos ne possédaient que le sens ‘relatif à Sappho (une poète grecque ayant vécu aux VIIe et VIe siècles av. J.‑C.) et à sa poésie’. En latin tardif s’est développé, avec des poètes romains admirateurs de Sappho comme Horace et Catulle, un sens littéraire spécialisé : un vers saphique désigne un vers de onze syllabes (donc un hendécasyllabe) constitué de trois trochées, de deux iambes et d’une syllabe finale. Ce sens poétique est attesté dès le début du moyen français, d’abord sous les formes saffique et saphicque, puis sapphique — avec la suite ‑pph- rendant plus fidèlement la graphie du nom grec Σαπφώ/Sapphō. La graphie saphique, avec un seul p, représente une simplification orthographique qui l’emporte sur sa variante avec deux p dans les écrits français dès la fin du XVIIIe siècle. Quelle que soit la graphie, toutefois, la prononciation « safique » du mot semble s’être maintenue depuis sa période d’emprunt.
En français classique, saphique commence à désigner ‘qui concerne l’homosexualité féminine’, par association de Sappho avec certains de ses thèmes poétiques de prédilection : l’amour et le désir, la sensualité et l’érotisme, y compris entre partenaires féminins.
Terminons cette Histoire par une citation lumineuse de la grande poète grecque sur le thème de l’amour, et des espoirs qu’on y attache.
Toi dont le trône est d’arc-en-ciel, immortelle Aphrodita, fille de Zeus, tisseuse de ruses, je te supplie de ne point dompter mon âme, ô Vénérable, par les angoisses et les détresses. Mais viens, si jamais, et plus d’une fois, entendant ma voix, tu l’as écoutée, et, quittant la maison de ton père, tu es venue, ayant attelé ton char d’or.
Source : « Ode à l’Aphrodita », Sapho. Traduction nouvelle avec le texte grec, 1903. Cette traduction est le fait de la poète britannique d’expression française Renée Vivien, parfois surnommée « Sappho 1900 » pour sa proximité affichée de corps et d’esprit avec la poète antique.