Points de langue - 1er octobre 2014 - 3 min

Dites, mais médisez

Une utilisatrice nous écrit :

Selon l’étymologie, les verbes dire, redire, médire ont la même racine latine dicere = « dire », alors que prédire vient de la racine praedicere = « dire d’avance ». Bref, une racine légèrement différente, mais incluant tout de même la fameuse racine dire. Pourriez-vous alors m’expliquer pourquoi il faut les conjuguer respectivement ainsi : vous dites, vous redites, mais vous médisez et vous prédisez ?

Pour compliquer la question, on pourrait ajouter le cas du verbe maudire, qui se conjugue vous maudissez, et non pas vous *maudisez ni vous *maudites. Maudites conjugaisons !

En français moderne, on compte huit verbes courants dont l’infinitif se termine en -⁠dire. Ils peuvent se classer en trois groupes selon la forme prescrite à la deuxième personne du pluriel du présent de l’indicatif et du présent de l’impératif :

-⁠dites dire, redire
-⁠disez contredire, dédire, interdire, médire, prédire
-⁠dissez maudire

Ces prescriptions sont fondées sur l’observation de l’usage. Comment celui-ci en est-il arrivé là ? Comment expliquer ces différences qui semblent manquer de logique ? Il n’y a pas de réponse simple. Les irrégularités de ce type ont souvent une lointaine origine qu’il n’est pas facile de circonscrire précisément. On peut toutefois y aller de quelques observations.

Tous ces verbes remontent au verbe latin dicere, directement ou indirectement (par l’intermédiaire du verbe dire ou d’un verbe latin dérivant lui-même de dicere). Ce verbe se conjuguait dicitis au présent de l’indicatif (« vous dites ») et dicite au présent de l’impératif (« dites »).

Les huit verbes de notre tableau sont attestés en ancien français, au plus tard au xiiie siècle. Originellement, la forme conjuguée traditionnelle devait être -⁠dites, mais, probablement par analogie avec d’autres verbes en -⁠ire, comme ceux en -⁠lire ou ceux en -⁠uire, elle a été progressivement concurrencée par la forme -⁠disez, la finale verbale -⁠isez étant beaucoup plus fréquente. On sait qu’au xviie siècle, certains de nos verbes se trouvaient au milieu de cette évolution : on employait les deux formes vous contredites et vous contredisez, et on hésitait aussi entre vous dédisez et vous dédites. Quant à médire, le grammairien Gilles Ménage remarquait en 1675 dans ses Observations sur la langue française : « Régulièrement on devrait dire vous médites, comme on dit vous dites. Cependant on dit vous médisez. Ainsi plait à l’Usage. On dit de même prédisez, interdisez, contredisez1. »

Si le verbe dire a résisté à cette tendance (en entrainant son dérivé duplicatif redire), c’est sans doute en raison de sa grande fréquence. C’est une caractéristique générale des langues de préserver des archaïsmes dans la conjugaison quand le verbe est très fréquent, comme être, avoir et aller dans diverses langues (français, anglais, espagnol, etc.). Il est toujours plus difficile de régulariser la conjugaison d’un verbe qui est très utilisé.

Pour les verbes en -⁠dire moins fréquents, un autre facteur a pu jouer en faveur de la forme en -⁠disez : elle se distingue à l’oreille de la forme en -⁠dîtes, qui est utilisée au passé simple pour tous les verbes de la série, distinction qui supprime une ambigüité temporelle possible. La différence de temps exprimée entre vous médisez (présent) et vous médîtes (passé simple) est plus claire que la différence entre vous dites et vous dîtes, formes homophones qui ne se distinguent que par la présence ou non d’un accent circonflexe à l’écrit.

On peut aussi ajouter que, outre de nombreux verbes en -⁠ire, la finale en -⁠isez est présente dans des centaines de verbes en -⁠iser (vous utilisez, vous marchandisez, etc.), ce qui amplifie son pouvoir d’attraction.

Quant au verbe maudire, de sens voisin de médire, mais qui, bizarrement, se conjugue comme un verbe en -⁠ir du type de finir (nous maudissons, vous maudissez, etc.), sauf pour son participe passé maudit (et non *maudi), il a probablement subi un phénomène d’alignement sur la conjugaison du verbe antonyme bénir. Ces deux verbes viennent respectivement des verbes latins opposés maledicere et benedicere (la paire d’antonymes malédiction et bénédiction leur est apparentée, ainsi que le nom de la prière catholique bénédicité, récitée avant le repas, nom qui vient de son premier mot en latin, le verbe impératif benedicite, c’est-à-dire « bénissez »). Le verbe benedicere s’est progressivement mué en bénir, qui s’est rangé dans la conjugaison française du type de finir, y compris son participe passé béni (quoiqu’il existe par ailleurs l’adjectif bénit). À l’exception du participe passé, la conjugaison du verbe maudire se sera alignée sur celle de son antonyme, qui est d’emploi plus fréquent.

Ces différences et particularités de conjugaison des verbes en -⁠dire résultent donc de la « conjugaison » simultanée de divers facteurs qui parfois peuvent se « contredire ».


  1. Ménage, Gilles. Observations de monsieur Ménage sur la langue française, 2e édition, vol. 1, Paris, 1675, p. 384. 

Cet article a été concocté par
les linguistes d’Antidote
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