Sur les surnoms
Les surnoms sont de sympathiques objets linguistiques, mais ils ne sont pas sans poser des difficultés d’écriture.
Cernons les surnoms
Un surnom est un nom qu’on donne à une personne et qui remplace ou accompagne son véritable prénom ou nom de famille. Pour illustrer ces deux modes, prenons l’exemple du roi de France nommé Louis XIV :
remplacement : le Roi-Soleil
ajout (au prénom) : Louis le Grand
L’intention qui motive un surnom est variable : elle peut être honorifique, comme pour les deux exemples précédents, ou alors hypocoristique, c’est-à-dire affectueuse, ou au contraire moqueuse (un surnom moqueur est souvent appelé sobriquet), ou encore pragmatique, par exemple comme moyen de distinguer des personnes portant le même nom.
Parfois le surnom dérive de la forme du véritable nom ou prénom, ce qui est fréquent pour les surnoms affectueux. Quelques procédés courants :
ajout d’un suffixe diminutif : Pierre → Pierrot
aphérèse (troncation au début du mot) : Élisabeth → Beth
apocope (troncation à la fin du mot) : Patrick → Pat
apocope et redoublement : (Robert) Bourassa → Boubou
D’autres surnoms sont plutôt créés par métaphore (le Lion pour désigner un homme courageux) ou par métonymie, c’est-à-dire en s’inspirant d’une caractéristique, d’une occupation ou d’un évènement lié à cette personne (un nom de famille, comme Legros ou Boulanger, est d’ailleurs souvent un surnom reçu par un ancêtre puis transmis à ses descendants). Plusieurs monarques de France ont reçu, de leur vivant ou après leur mort, un surnom de ce type :
Louis le Pieux (Louis Ier, surnom attesté de son vivant)
Louis le Bègue (Louis II, surnom attesté peu après sa mort)
À l’époque où ces deux souverains ont régné, le ixe siècle, la numérotation des rois n’était pas pratiquée (le premier à se numéroter en France est Charles V, au xive siècle) et de tels surnoms permettaient de distinguer des rois du même nom.
Un pseudonyme est quant à lui une sorte d’« autosurnom », un nom d’emprunt qu’une personne se donne et utilise pour diverses raisons, notamment pour dissimuler son nom véritable, voire son identité, ou simplement pour disposer d’un nom plus maniable. Les gens de lettres ou du spectacle en sont des adeptes, comme les suivants :
Molière (Jean-Baptiste Poquelin)
Dalida (Iolanda Cristina Gigliotti)
Le terme pseudonyme a divers synonymes : nom de plume1 pour les auteurs, nom d’artiste ou nom de scène dans les arts d’interprétation, pseudo pour les internautes…
Règles d’écriture
Voici les principales conventions relatives à l’écriture des surnoms et pseudonymes.
dit, alias
Pour introduire un surnom ou un pseudonyme et le séparer du nom qui précède, on utilise parfois l’adjectif dit (« surnommé, autrement appelé »), précédé d’une virgule :
le roi Philippe IV, dit Philippe le Bel
On pourrait aussi écrire plus elliptiquement :
le roi Philippe IV, dit le Bel
Cette forme est cependant ambigüe, car on pourrait comprendre à tort que le Bel ne s’ajoute pas simplement à Philippe IV, mais le remplace entièrement. Voici deux exemples où il y a remplacement intégral :
l’écrivain Henri Beyle, dit Stendhal
l’écrivain Samuel Clemens, dit Mark Twain
Quand le surnom ou pseudonyme précède dans le texte le nom véritable, celui-ci est souvent introduit par la formule de son vrai nom :
l’écrivain Stendhal, de son vrai nom Henri Beyle
Le mot d’origine latine alias (littéralement « autrement ») s’utilise comme dit ou, plus rarement, comme de son vrai nom :
l’écrivain Henri Beyle, alias Stendhal
l’écrivain Stendhal, alias Henri Beyle
Le mot alias est aussi employé comme nom masculin au sens de « pseudonyme d’internaute » :
Elle utilise plusieurs alias dans les réseaux sociaux.
Qui donc se cache derrière l’alias Perlimpinpin ?
Accord en genre
Le pirate anglais Edward Teach, qui écumait les mers au début du xviiie siècle, est mieux connu en français sous le nom Barbe Noire (traduction de son surnom anglais Blackbeard). Nous avons donc une personne de sexe masculin désignée par un surnom du genre féminin, ce qui pose la question de l’accord en genre. Que préférer entre ces deux exemples ?
Barbe Noire est morte en 1718.
Barbe Noire est mort en 1718.
On préfère généralement la deuxième solution, soit l’accord en fonction du sexe de l’individu, comme c’est d’ailleurs de rigueur pour les véritables noms de famille :
La Fontaine est mort en 1695.
Voici un exemple féminin, celui d’Aurore Dupin, plus connue sous son nom de plume masculin :
George Sand est morte en 1876.
Dernier exemple : l’héroïne d’un conte popularisé par Charles Perrault. Son prénom n’est pas mentionné, mais le conte nous précise qu’elle est surnommée le Petit Chaperon Rouge en raison du vêtement que lui fait porter sa mère. Même si ce surnom compte trois mots nettement masculins en comptant le déterminant défini le, les accords sont faits au féminin par Perrault, comme le montrent les mots que nous avons mis en gras dans cet extrait, qui conserve l’orthographe originale de 1697 :
Le petit chaperon rouge se deshabille, & va se mettre dans le lit, où elle fut bien estonnée de voir comment sa Mere-grand estoit faite en son déshabillé, elle luy dit, ma mere-grand que vous avez de grands bras ! […] Et en disant ces mots, ce méchant loup se jetta sur le petit chaperon rouge, & la mangea2.
Mais faut-il écrire le petit chaperon rouge ou le Petit Chaperon Rouge ? Ou autrement ? Cette question nous amène au point suivant.
Majuscules
Un nom commun employé comme surnom (seul ou accompagnant un véritable nom) s’écrit avec une majuscule :
le Tigre (Georges Clemenceau)
le Chef ou le Cheuf (Maurice Duplessis)
Henri le Navigateur (Henri, prince de Portugal)
Il en est de même pour un adjectif substantivé, c’est-à-dire utilisé comme nom, avec un déterminant :
l’Incorruptible (Maximilien de Robespierre)
la Divine (Greta Garbo)
Pierre le Grand (Pierre Ier de Russie)
Marie la Sanglante (Marie Ire d’Angleterre)
On voit de plus dans ces deux séries d’exemples que le déterminant défini (le, la, l’) ne prend pas la majuscule, ce qui distingue utilement les surnoms des noms de famille comme Le Grand ou Legrand.
Si le surnom est formé d’un nom (ou d’un nom propre) précédé d’un adjectif, les deux mots prennent la majuscule :
le Vieux Lion (Winston Churchill)
le Petit Caporal (Napoléon Ier)
le Grand Timonier (Mao Zedong)
la Grande Catherine (Catherine II de Russie, avec la variante Catherine la Grande)
Quand l’adjectif se trouve plutôt après le nom, il n’y a pas consensus dans l’usage et dans les ouvrages de référence. Certains recommandent là encore de mettre la majuscule aux deux mots, alors que d’autres n’en mettent pas à l’adjectif :
le Prince Noir ou le Prince noir (Édouard de Woodstock)
la Reine Vierge ou la Reine vierge (Élisabeth Ire d’Angleterre)
le Fou Chantant ou le Fou chantant (Charles Trenet)
l’Éminence Grise ou l’Éminence grise (François Leclerc du Tremblay, dit le père Joseph)
le Docteur Angélique ou le Docteur angélique (Thomas d’Aquin)
le Petit Chaperon Rouge ou le Petit Chaperon rouge (personnage de conte)
les Rois Catholiques ou les Rois catholiques (couple formé de Ferdinand V d’Aragon et d’Isabelle Ire de Castille)
La majuscule à l’adjectif présente l’avantage d’expliciter qu’il fait partie intégrante du surnom.
Les avis sont de même partagés quand le nom commun est plutôt suivi d’un autre nom commun introduit par une préposition, bien qu’il y ait consensus sur le fait que cette préposition ne prenne pas de majuscule. Prenons le surnom de la première ministre britannique Margaret Thatcher. On trouve trois façons de le majusculiser :
la Dame de Fer
la Dame de fer
la dame de Fer
Les deux premières sont parallèles aux deux recommandations qu’on a vues pour un surnom formé d’un nom suivi d’un adjectif. La troisième graphie, plus rare, considère que le nom dame est pris dans son sens habituel et que seul le nom complément qui le caractérise prend une majuscule.
Autre exemple qui ne fait pas l’unanimité, celui de Iossif Vissarionovitch Djougachvili, dit Joseph Staline :
le Petit Père des Peuples
le Petit Père des peuples
Pour d’autres cas de ce genre, l’usage des majuscules s’est plus nettement fixé, comme pour ces deux frères :
Richard Cœur de Lion (Richard Ier d’Angleterre)
Jean sans Terre (Jean d’Angleterre)
Les descriptions poétiques, notamment les compléments commençant par la préposition à, sont habituellement laissées avec une minuscule, car ils ne sont pas considérés comme des surnoms au sens strict :
l’empereur à la barbe fleurie (Charles Ier, dit Charlemagne, d’après la Chanson de Roland)
Achille aux pieds légers (formule récurrente dans l’Iliade d’Homère)
Berthe au grand pied (Bertrade de Laon, titre d’un poème épique du xiiie siècle)
De même pour de simples périphrases :
l’auteur des Misérables (Victor Hugo)
le vainqueur de Waterloo (Arthur Wellesley, Ier duc de Wellington, alias le Duc de Fer)
Cela dit, certaines périphrases anciennes ou fréquentes en viennent à fonctionner comme des surnoms consacrés. La frontière entre ces deux statuts n’est pas toujours nette, ni celle entre le caractère propre ou figuré de certaines expressions formées de mots polysémiques. Il résulte de tous ces facteurs un flottement dans l’emploi de la majuscule :
le père de la médecine ou le Père de la médecine (Hippocrate)
le maitre du suspense ou le Maitre du suspense (Alfred Hitchcock)
le chevalier sans peur et sans reproche ou le Chevalier sans peur et sans reproche (Pierre Terrail de Bayard)
Trait d’union
Généralement, quand une désignation formée de plusieurs mots constitue ou contient un surnom, les mots ne sont pas reliés par un trait d’union :
Barbe Noire (Edward Teach)
Philippe Auguste (Philippe II)
Charles Quint (Charles V du Saint-Empire)
Philippe Égalité (Louis-Philippe d’Orléans)
Richard Cœur de Lion (Richard Ier d’Angleterre)
Bébé Doc (Jean-Claude Duvalier)
Voici quelques exceptions consacrées par l’usage, où le nom roi est immédiatement suivi d’un autre nom :
le Roi-Soleil (Louis XIV)
le Roi-Sergent (Frédéric-Guillaume Ier de Prusse)
le Roi-Citoyen (Louis-Philippe Ier)
le Roi-Chevalier (Albert Ier, roi des Belges)
Si un mot qui contient un trait d’union sert à former un surnom, il conserve évidemment son trait d’union :
le Porc-Épic (emblème personnel et surnom occasionnel de Louis XII)
Louis le Bien-Aimé (Louis XV)
Déterminant défini
Un surnom formé d’un nom commun ou d’un adjectif nominalisé est le plus souvent précédé du déterminant défini, écrit avec une minuscule :
l’Aiglon (Napoléon II)
le Cygne de Mantoue (Virgile)
Charles le Gros (Charles III)
Plusieurs artistes italiens de la Renaissance sont connus sous une version francisée de leur surnom, précédée du déterminant défini :
le Tintoret (Jacopo Robusti, dit en italien Tintoretto « le petit teinturier »)
le Pérugin (Pietro di Cristoforo Vannucci, dit en italien il Perugino « l’habitant de Pérouse »)
Il faut par ailleurs éviter d’ajouter le déterminant à ce qui est en fait un prénom francisé :
Titien (Tiziano Vecellio), et non *le Titien
Le déterminant défini d’un surnom se contracte normalement :
les poésies du Cygne de Mantoue
les tableaux du Tintoret
On a vu par ailleurs que certains noms communs servant de surnoms se passent de déterminant :
Barbe Noire (Edward Teach)
C’est aussi le cas des totems, ces surnoms employés dans le scoutisme, formés d’un nom d’animal suivi d’un adjectif :
Renard Curieux (totem scout du bédéiste Hergé, de son vrai nom Georges Remi)
Guillemets
Les guillemets ne sont généralement pas utilisés pour marquer les surnoms, mais il est permis de les employer, surtout pour ceux qui sont peu connus ou peu fréquents, notamment à la première occurrence dans un texte :
Le détective soupçonne « la Fouine », un informateur de la police.
Les guillemets peuvent être utiles quand le surnom est employé de façon autonyme, c’est-à-dire quand il se désigne lui-même comme mot de la langue :
Le roi Philippe III a reçu le surnom « le Hardi ».
Mais (emploi non autonyme) :
Philippe le Hardi est mort en 1285.
Les guillemets s’avèrent également utiles dans le cas où le surnom est présenté entre le prénom et le nom, une pratique que l’on rencontre notamment dans la musique populaire ou le sport, par influence probable de l’anglais. C’est le cas dans la deuxième formulation ci-dessous :
Louis Armstrong, dit Satchmo, est une légende du jazz. Louis « Satchmo » Armstrong est une légende du jazz.
Dans ce deuxième exemple, l’absence de « dit » ou d’une autre mention explicite du statut de surnom est compensée par la mise entre guillemets du surnom.
Italique
On pourrait aussi être tenté d’utiliser l’italique pour mettre en relief un surnom, mais il est recommandé de le laisser en romain. Pour clarifier ce point, nous dérogerons exceptionnellement, dans cette ultime série d’exemples, à la convention habituelle des Points de langue de composer tous les exemples en italique :
L’empereur Charles Quint était le fils de Philippe le Beau et de Jeanne la Folle.
La chanteuse Édith Piaf (nom de scène d’Édith Giovanna Gassion) était surnommée la Môme Piaf.
L’énergie du chanteur Gilbert Bécaud lui a valu le surnom de Monsieur 100 000 volts.
Le roi Philippe III a reçu le surnom « le Hardi ».
Louis « Satchmo » Armstrong est une légende du jazz.
Surnoms toponymiques
En fait, il n’y a pas que les personnes qui peuvent recevoir un surnom. Cet honneur est parfois conféré à des lieux, que nous aborderons dans une future chronique.
-
Curieusement, l’expression nom de plume est empruntée telle quelle à la langue de Shakespeare, où elle a commencé sa carrière comme « faux gallicisme ». Plus de détails dans l’article en anglais « Faux French Borrowings in English » de notre série Language Matters. ↩
-
Charles Perrault, Histoires, ou Contes du temps passé. Avec des moralitez, Paris, Claude Barbin, 1697, p. 54-55. ↩