Points de langue - 6 mars 2026 - 5 min

Ces voyages où l’on monte et l’on descend

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Dans nos déplacements interurbains, on ne se contente généralement pas d’aller du point A au point B : on y monte, on y descend, on se rend à, vers, dans et, de plus en plus souvent, sur une ville. Ces choix, qui paraissent spontanés, révèlent pourtant une logique faite de conventions cartographiques, de relief, de représentations symboliques et de particularités régionales. Ce billet propose de démêler ces usages.

Monter et descendre

Autour du xve et du xvie siècle, l’Europe adopte progressivement la convention de placer le nord en haut des cartes géographiques. L’ouest est à gauche, l’est à droite et le sud s’impose au bas de la carte. Quelques siècles plus tard, cette convention se reflète dans la langue de sorte que certains emploient les verbes monter et descendre pour décrire respectivement un déplacement du sud vers le nord et du nord vers le sud.

C’est à partir de ce sens qu’on peut comprendre les formules du type :

monter à Paris

Au sens de « se rendre à Paris à partir d’un point plus au sud ».

descendre à Marseille

Au sens de « se rendre à Marseille à partir d’un point plus au nord ».

Une référence à ces emplois se trouve déjà dans le Dictionnaire de la langue française d’Émile Littré (1873-1877), où l’on dit d’un vent qu’il monte ou descend selon qu’il change de direction vers le nord ou vers le sud. Bien plus tard, les dictionnaires usuels de langue tiendront tous compte des emplois plus généraux correspondant à ceux des exemples précédents. On notera cependant que cette utilisation des verbes monter et descendre au sens d’aller a longtemps été considérée par les lexicographes comme étant de registre plutôt familier, traitement toujours visible dans la dernière édition du dictionnaire de l’Académie française. Les autres dictionnaires de langue ont cependant retiré cette mise en garde au cours des vingt dernières années, et de tels emplois ne sauraient être à proscrire.

Au même titre, on donne à monter un sens analogue pour décrire un mouvement d’une région rurale ou d’une petite ville vers une grande ville, le plus souvent la capitale, que cette ville soit située au nord ou au sud du point de départ. Ainsi, une personne vivant à Rouen, en Normandie, pourra choisir de monter ou de descendre vers Paris, selon son humeur.

La situation se complexifie au Québec. Lorsqu’il est question des municipalités situées le long de son principal axe géographique, le fleuve Saint-Laurent, il est plus courant de choisir monter ou descendre en fonction de l’élévation par rapport au niveau de la mer. On monte vers les villes qui se situent en amont de son point de départ et on descend vers celles qui se situent en aval. Or, comme le fleuve s’écoule du sud-ouest vers le nord-est, les deux verbes entrent nécessairement en concurrence dans l’usage, ce qui est d’ailleurs source de débats.

Une personne qui se rend à Montréal à partir de la ville de Québec choisirait ainsi parmi :

monter à Montréal

Montréal étant située en amont de Québec

descendre à Montréal

Montréal étant située plus au sud que Québec

… et vice versa!

L’hésitation est moindre lorsqu’il s’agit de décrire des déplacements vers les régions du nord qui s’écartent du Saint-Laurent, où l’on préfère nettement monter, sans écarter cependant des emplois plus rares de descendre qui s’expliquent par l’éloignement de la Métropole. Après avoir monté vers sa destination, on tend par ailleurs ensuite à redescendre vers son point de départ au terme de son voyage; pareillement, on remonte si l’on est descendu.

Un dernier mot sur les constructions suivantes :

monter vers le nord
descendre vers le sud
monter dans le Nord
descendre dans le Sud

En vertu du sens plus conventionnel en Europe de monter et de descendre, les deux premières constructions ont tout l’air de pléonasmes, comparables aux biens connus « monter en haut » et « descendre en bas ». On note cependant la majuscule sur nord et sud dans les deux dernières, qui réfèrent alors à des destinations conventionnellement définies plutôt que des directions. Si les deux premières peuvent donc être plutôt redondantes, les deux dernières sont plus sémantiquement compatibles avec ces verbes de mouvement.

Prépositions devant les noms de ville

La préposition à est de mise devant le nom d’une ville pour indiquer la destination d’un verbe de mouvement. La préposition vers sert généralement à indiquer la direction d’un tel mouvement :

se rendre à Bruxelles
se diriger vers Bruxelles
se promener dans (ou à) Bruxelles

La préposition dans apporte en principe une nuance sémantique où la ville est considérée pour son étendue plutôt que comme destination géographique. Lorsqu’il est bien question d’une destination, elle s’impose plus naturellement lorsque le nom de ville est précédé d’un terme générique :

aller à Rimouski
déménager à Lyon
aller dans la ville de Rimouski
déménager dans la ville de Lyon

Avec le verbe habiter, l’omission de la préposition est également possible :

habiter Rimouski
habiter la ville de Rimouski

Sur sur

Depuis maintenant quelques dizaines d’années, l’emploi de la préposition sur se popularise en Europe pour introduire ce type de complément :

monter sur Paris
travailler sur Bordeaux
habiter sur Liège
voyager sur Berlin

Les grammaires, dictionnaires et autres autorités linguistiques se prononcent généralement en défaveur de l’emploi jugé abusif de cette préposition au lieu de à, vers ou dans. C’est l’avis par exemple de l’Académie française, qui admet cependant que la préposition se justifie lorsqu’il est question de mouvement comme dans « déménager sur Paris », qui concilie alors sa position avec une construction telle que « marcher sur Rome », depuis longtemps dans les bonnes grâces de la norme.

Antidote adopte la position que la préposition sur est toujours correcte devant un nom de ville lorsque la ville est bien envisagée en tant que surface (« un orage s’abat sur Laval ») ou dans le cas d’un déplacement massif (« la foule marche sur Milan »). Dans les autres cas, comme ceux exemplifiés plus haut, l’emploi de la préposition sur devant un nom de ville appartiendrait à un registre plus familier.

Cet emploi de sur n’a pas gagné le français du Québec, dont les locuteurs pourraient être surpris de rencontrer ce type de phrase. Cela dit, à l’échelle itinéraire, on y observe un emploi de sur pour introduire des noms de rue qui est en contraste avec les recommandations des autorités linguistiques européennes. Cet emploi est également répandu en Belgique :

habiter sur la rue Saint-Hubert
laisser sa voiture sur la rue Papineau
se rendre sur la rue Saint-Boniface

Ces autorités rappellent que « sur la rue » s’emploie dans des phrases du type « une porte donne sur la rue », au sens qu’elle donne accès à cette voie. On dirait alors d’une personne qu’elle habite dans la rue Saint-Hubert, qu’une voiture est laissée dans la rue Papineau, qu’on se rend à la rue Saint-Boniface. En dépit de ces critiques, cet emploi de sur est largement répandu et est généralement considéré jugé acceptable au Québec, entre autres par l’Office québécois de la langue française.

Avec certains verbes tels que aller, vivre ou déménager, l’emploi de la préposition dans est inusité au Québec. La préposition sur permet d’ailleurs d’éviter des ambigüités avec le nom de quartiers ou de municipalités :

vivre dans Villeray (vivre dans le quartier de Villeray)
vivre sur Villeray (vivre sur la rue Villeray)
aller à Laval (se rendre dans la ville de Laval)
aller sur Laval (circuler sur la rue Laval)

La préposition, le déterminant et le nom générique peuvent occasionnellement tomber dans ce même contexte :

habiter sur la rue Saint-Hubert
habiter rue Saint-Hubert
habiter sur Saint-Hubert

On ne remarque finalement pas dans l’usage tout à fait la même flexibilité avec la préposition dans :

habiter dans la rue de Vaugirard
habiter rue de Vaugirard
*habiter dans de Vaugirard

La formule sans préposition est notamment la plus courante en France

Cet article a été concocté par
les linguistes d’Antidote

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