Histoires de mots - 3 aout 2026 - 4 min

Moisson étymologique estivale

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Le mois d’aout, plus encore que les deux mois qui le précèdent, est le moment idéal de l’été dans l’hémisphère Nord pour récolter les légumes et les fruits de saison. À ce moment de l’année, tomates, melons, petits fruits, épis de maïs, courgettes, aubergines, concombres, laitues, haricots, pêches et autres délices horticoles se disputent une place de choix dans nos assiettes. L’Histoire de mots de ce mois-ci exalte cette mise en bouche et vous propose un examen de trois expressions de saison : grosse légume, sucrer les fraises et en faire voir des vertes et des pas mures à.

grosse légume

L’archéologue français Jacques Boucher de Crèvecœur de Perthes (1788‑1868), dans un de ses nombreux récits de voyage, relate sa rencontre fortuite avec un haut personnage alors qu’il est à la recherche de la bibliothèque d’un château de Karlsruhe en Allemagne :

Entra […] un personnage dont je reconnus l’importance au couteau qu’il portait à la ceinture. C’était le cuisinier-chef. J’abaissai mon chapeau devant cette grande autorité, cette grosse légume, comme disent nos soldats quand ils voient passer un officier général ou toute épaulette à graines d’épinards.

Source : Jacques Boucher de Crèvecœur de Perthes, Voyage en Danemarck, en Suède, en Norwége, par la Belgique et la Hollande…, 1858

L’expression familière grosse légume, avant de désigner n’importe quel personnage influent et haut placé, semble en effet être apparue dans l’argot militaire français. Elle s’est d’abord appliquée aux capitaines, lieutenants et autres officiers dont le costume signale immédiatement le haut rang. Le genre féminin de légume dans l’expression peut nous étonner. C’est que, pendant une bonne partie de l’histoire du mot légume en français (qui vient du nom neutre en latin classique legumen ‘légume à cosse ou à gousse’), l’usage hésite entre le masculin et le féminin. L’écrivain Alphonse Daudet, en empruntant le parler d’un de ses personnages de roman, écrit encore « faire de la légume » (‘cultiver un potager’) à la fin du XIXe siècle (l’Évangéliste, 1883). Le masculin a fini par s’imposer en français contemporain, mais non sans permettre la survivance dans la langue familière d’un féminin métaphorique qui personnifie l’importance, le pouvoir et, peut-être aussi, l’ostentation.

sucrer les fraises

Issue de la langue populaire française du début du XXe siècle, l’expression sucrer les fraises s’emploie à propos d’une personne dont les mains tremblent en permanence, le plus souvent des suites d’un âge avancé ou, quelques fois, d’une consommation chronique d’alcool. L’expression imagine le mouvement d’un sucrier qu’on agite de gauche à droite au-dessus d’un bol de fraises — ou d’autres petits fruits estivaux, pourquoi pas! — pour en adoucir le gout. Par association des tremblements pathologiques avec le vieil âge, sucrer les fraises s’emploie aussi pour exprimer la perte de vigueur, la dégénérescence et la sénilité qui, tragiquement, accompagnent parfois les dernières années de la vie des êtres humains. Cela est plus tragique encore quand l’expression est utilisée à propos d’une jeunesse compromise par l’alcoolisme ou la toxicomanie; dans son recueil de nouvelles le Vin de Paris, publié en 1947, Marcel Aymé fait se lamenter un de ses personnages en ces termes :

« Voilà Félicien qui se met à sucrer les fraises à pas trente ans d’âge, et son père, donc l’Achille Guérillot, un buveur aussi, ah! oui, un buveur. »

Source : Marcel Aymé, « le Vin de Paris », dans le recueil du même nom, 1947

Une étymologie populaire voudrait que les « fraises » de l’expression ne renvoient pas aux fruits rouges bien connus, mais plutôt aux disques d’étoffe froncée ou plissée que certains bourgeois et nobles d’Europe de l’Ouest portaient autour du cou à la fin de la Renaissance. Suivant cette théorie, le « sucre » déversé serait en fait la poudre ou le talc dont, à l’époque, les vieux aristocrates se couvraient le visage. La thèse est certainement amusante. Cependant, puisque la pratique de sucrer ses aliments à l’aide de sucre granulé est relativement récente et bien postérieure à la Renaissance, il nous est permis de rejeter la véracité historique de cette dernière proposition.

en faire voir des vertes et des pas mures à

La locution moderne en faire voir des vertes et des pas mures à signifie ‘faire subir beaucoup de choses désagréables à’; par exemple : un adolescent fougueux qui en fait voir des vertes et des pas mures à ses parents. Toutefois, la forme originale de la locution, attestée au XVe siècle dans les Quinze Joies de mariage, texte satirique anonyme, est en bailler (= en donner) de belles, de vertes et de meures (= mures). Cette forme-ci oppose donc les fruits verts aux fruits non verts, c’est-à-dire murs. La discordance de couleurs, avec l’ajout d’un adjectif supplémentaire (belles), servait vraisemblablement à mettre en évidence la variété des choses désagréables subies. La locution moderne, dont les termes diffèrent de ceux de l’ancienne (des vertes et des pas mures), n’apparait qu’au tournant du XXe siècle. L’ajout d’un adverbe de négation devant mures semble atténuer le caractère disparate des mésaventures, mais accentuer leur caractère « acide » ou caustique.

Sait-on pourquoi toutes les variantes de l’expression, du XVe siècle à aujourd’hui, optent pour le genre féminin — soit pour des vertes et des pas mures plutôt que pour des verts et des pas murs? Eh bien, non! Est-ce parce qu’il s’agit de faire voir des choses, des histoires, des fables, des bourdes ou des misères… toutes grammaticalement féminines? Comparez les expressions en apprendre de belles (choses, nouvelles…) ou en conter de belles (histoires, anecdotes…). Ou est-ce plutôt du fait de l’ellipse ancienne d’un nom spécifique de fruit (pomme? poire?) ou de légume (échalote? laitue?) qui aurait été de genre lui aussi féminin? Ajoutons le fait que légume est surtout féminin au XVe siècle, comme l’expression grosse légume nous le montre. Quelques (vertes) hypothèses, donc, mais pas de (mures) certitudes à ce sujet.

On rencontre également d’autres variantes de la locution, comme en voir des vertes et des pas mures, qui fait l’ellipse de faire et dans laquelle le complément indirect prend la place du sujet. Des équivalences « orales », soit en entendre des vertes et des pas mures, en dire des vertes et des pas mures et en (ra)conter des vertes et des pas mures, sont également usitées. Notons finalement que la locution en voir des vertes et des pas mures est à comparer avec en voir de toutes les couleurs (du tournant du XIXe siècle), qui joue aussi sur les contrastes entre couleurs.

Cet article a été concocté par
les linguistes d’Antidote

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