Points de langue - 4 novembre 2026 - 5 min

Surnoms géographiques

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Comme annoncé dans la précédente chronique, qui recensait des surnoms de personnes, celle que voici explorera ceux de lieux de la Planète bleue (et de un!).

Les toponymes, ou noms propres de lieux, servent à désigner des entités géographiques naturelles (iles, lacs, montagnes) ou délimitées par les humains (pays, villes). Ces entités ont habituellement une appellation conventionnelle unique dans une langue donnée (Madagascar, Belgique, Perpignan), mais il arrive qu’on fasse plutôt référence au lieu par une expression de rechange, un surnom, pour créer un effet de style ou simplement pour éviter une répétition dans le texte. Ces surnoms suivent divers procédés de formation.

Allons au plus court

Dans un registre familier, en particulier à l’oral, l’économie du langage — ou « loi du moindre effort », selon le point de vue — amène naturellement les locuteurs à raccourcir les mots. Cela vaut aussi pour les noms de lieux.

C’est souvent la fin du mot qui tombe, phénomène appelé apocope :

Madagascar → Mada
Perpignan → Perpi
Victoriaville → Victo

Avec redoublement de la syllabe finale :

Saint-Hyacinthe → Saint-Hyahya (ou Saint-Yaya)

Quand c’est le milieu du mot qui écope, on parle de syncope :

Rimouski → Riki

Et quand on coupe la tête, c’est l’aphérèse :

Salaberry-de-Valleyfield → Valleyfield

Un autre moyen de faire court est le recours aux sigles et acronymes :

Los Angeles → LA (épelé à l’anglaise [èlé], repris humoristiquement pour L’Ancienne-Lorette)
Hochelaga-Maisonneuve → HoMa (acronyme syllabique)

Ce nom désigne un quartier de Montréal dont la partie appelée Hochelaga (nom qui reprend celui du village iroquoien du xvie siècle sis au pied du mont Royal) est elle-même familièrement écourtée sous la forme Chlag ou Shlag.

Les locutions toponymiques qui combinent un générique (ex. : lac) et un spécifique (ex. : Saint-Jean) sont parfois réduites au seul générique quand le contexte est jugé suffisant pour lever toute ambigüité. Par exemple, au Québec, les ellipses qui suivent sont courantes, souvent marquées par une majuscule à l’écrit :

le lac Saint-Jean → le Lac
le fleuve Saint-Laurent → le Fleuve
les iles de la Madeleine → les Iles

Ajoutons celle-ci, qu’on pourrait aussi plutôt classer comme une apocope de mot composé :

les États-Unis → les États

Périphrases

On peut aussi préférer faire plus long en parlant par périphrases. Leur noyau syntaxique est souvent un générique (ville, pays, etc.) auquel on adjoint un adjectif ou un complément qui décrit une particularité du lieu :

la Ville des Vents (Chicago)
le Pays aux mille Lacs (la Finlande)
la Cité phocéenne (Marseille, fondée par des Grecs de Phocée)
la Belle Province (le Québec)
le Plat Pays (la Belgique)

Ce surnom a un certificat de paternité : il a pour origine le titre d’une chanson de Jacques Brel sortie en 1962.

La couleur dominante d’un lieu sert souvent d’inspiration :

la Ville rose (Toulouse)
l’Ile verte (l’Irlande, plus poétiquement l’Ile d’Émeraude)

Parfois le surnom se veut une traduction étymologique plus ou moins fidèle :

la Cité des Anges (Los Angeles)

Los Angeles (ou, plus précisément, Hollywood) est d’ailleurs aussi appelée la Capitale mondiale du Cinéma. Innombrables sont les localités ainsi (auto)proclamées « capitale » de tel ou tel domaine ou spécialité :

la Capitale de la Musique (Vienne)
la Capitale de la Bande dessinée (Bruxelles)
la Capitale de la Porcelaine (Limoges)

Autre cas de vantardise, ce curieux superlatif qui met en jeu un oxymore (rapprochement de termes contradictoires) :

la Plus Grande Petite Ville du Monde (Reno, dans le Nevada)

Le titre inverse (?) de Plus Petite Grande Ville du Monde est lui aussi revendiqué : il a entre autres été utilisé un temps comme slogan officiel par l’office du tourisme d’Aarhus, au Danemark. Ce genre de « signature de marque » rappelle que bien des surnoms ne remontent pas à une tradition orale séculaire mais sont délibérément créés de toutes pièces dans une visée de promotion touristique.

Perles et autres métaphores

De nombreux surnoms chantent la beauté d’un lieu. En voici d’abord un qui l’exprime sans détour :

l’Ile de Beauté (la Corse)

Des métaphores plus recherchées sont aussi maniées à cette fin. On pourrait enfiler des dizaines de Perle en exemple, mais voici sans doute la plus connue, suivie d’autres hommages imagés :

la Perle des Antilles (Haïti)
le Joyau du Pacifique (Acapulco)
le Grain de Beauté sur la Joue du Monde (Damas)
l’Hélène de l’Ouest (Sainte-Lucie)

Référence à la belle Hélène de la mythologie grecque, objet de convoitise et de conflits entre puissances ennemies.

La générosité d’une terre est une autre vertu propre à inspirer des surnoms :

le Grenier à Blé de l’Europe (l’Ukraine)
le Jardin du Pacifique (Victoria, au Canada)

Une autre métaphore est celle du berceau comme lieu d’origine :

le Berceau de l’Humanité (l’Afrique)
le Berceau de la Démocratie (la Grèce)
le Berceau du Nouveau Monde (la République dominicaine)

Ce surnom contient un « surnom imbriqué », Nouveau Monde, désignation courante de l’Amérique. Les deux trahissent un point de vue colonisateur européen.

À l’opposé du berceau, il existe au moins un « tombeau » :

le Tombeau des Empires (l’Afghanistan, sur lequel divers envahisseurs se sont cassé les dents)

Il arrive que le mot utilisé comme noyau de la métaphore soit lui-même un toponyme :

la Venise du Nord (Amsterdam, pour ses nombreux canaux)
l’Athènes de l’Amérique (Boston, pour ses institutions d’enseignement)
le Petit Paris des Balkans (Bucarest, pour son architecture)
la Rome protestante (Genève, foyer du calvinisme)

Porter le nom de sa géographie

Des surnoms sont inspirés par la silhouette particulière que prennent certains pays sur une carte géographique :

l’Hexagone (la France)
la Botte (l’Italie)

Ceux qui suivent trahissent un point de vue orienté :

outre-Manche (le Royaume-Uni, pour les Français)
nos Voisins du Sud (les États-Unis, pour les Canadiens)
le Pays du Soleil levant (le Japon, pour les Chinois originellement)

Polysémie et synonymie

Il n’est pas rare qu’un même surnom soit utilisé pour de nombreux lieux. Par exemple, la Ville aux cent Clochers est un titre que se disputent Arras, Bratislava, Caen, Dijon, Liège, Montréal, Poitiers, Prague, Rouen, Vienne… On serait tenté de le surnommer le Surnom aux cent Cités.

À l’opposé, il est courant pour un même lieu d’être affublé de plusieurs surnoms. Voici une liste non exhaustive pour Paris :

Paname
Pantruche
la Ville Lumière
la Cité de l’Amour
la Capitale de la Mode
la Ville aux cent Villages

On pourrait synthétiser et la baptiser la Ville aux cent Surnoms.

Il serait par ailleurs intéressant de savoir quelle est la plus grande ville du monde à n’avoir absolument aucun surnom. Pourrait-on la surnommer la Ville sans Surnom?

Règles d’écriture

Les règles d’écriture des surnoms de lieux sont essentiellement les mêmes que celles qui touchent les surnoms de personnes, qui ont été décrites en détail dans notre précédente chronique. Nous vous invitons donc à vous y référer (section Règles d’écriture). Mentionnons quand même ici quelques points.

Majuscules

La principale difficulté d’écriture réside dans l’emploi des majuscules. Rome, par exemple, est-elle la ville éternelle, la ville Éternelle, la Ville éternelle ou la Ville Éternelle ? On observe beaucoup de variabilité dans l’usage et il n’y pas consensus sur des points de détail dans les ouvrages de référence (s’ils se donnent la peine d’aborder ce domaine peu normalisé que sont les surnoms de lieux).

Une règle générale qu’on peut se donner, et qui a été suivie dans le présent article, est de mettre une majuscule aux noms (y compris les génériques, comme ile, ce qui distingue les surnoms comme Ile d’Émeraude des toponymes ordinaires comme ile de Sable) ainsi qu’aux éventuels adjectifs qui les précèdent. Pour reprendre notre exemple, on préfèrera écrire la Ville éternelle. L’application de cette règle générale est parfois compliquée par divers facteurs plus ou moins subjectifs : le caractère figuré ou non des composants, la complexité syntaxique de la périphrase, sa fréquence, la frontière parfois floue entre banale périphrase et véritable surnom, etc. Compte tenu de tout cela, le correcteur d’Antidote se montre généralement tolérant à la variabilité sur ce point.

Trait d’union

Prenons ces exemples qui expriment de diverses façons une qualité associée à un lieu :

Toulouse, la Ville rose
Toulouse, la rose
Toulouse la rose

De telles périphrases ne prennent pas de trait d’union, ce qui les distingue de toponymes officiels comme les noms qui suivent :

Mantes-la-Jolie
Louvain-la-Neuve
Brive-la-Gaillarde

Cette distinction permet de déduire ci-dessous où finit la toponymie et où commence la flatterie :

Brive-la-Gaillarde la jolie

Éviter l’obscurité

On évitera de désigner un lieu par son surnom si, dans le même texte, on n’y a pas d’abord fait référence par son nom usuel. Cela est d’autant plus recommandé que le surnom est rare et susceptible d’être inconnu du lecteur. Dans tous les cas, celui-ci devrait pouvoir déduire du contexte le lieu dont il s’agit. Par exemple, il est vrai que la première phrase du présent article a parlé de « la Planète bleue » sans expliciter qu’il était question de la Terre, mais on a jugé qu’il n’y avait pas grand risque de malentendu.

Trions un peu

Pour conclure de façon ludique ce topo toponymique, voici présentées dans le désordre une colonne de surnoms et une colonne de noms de pays « non alignés ». À vous de rétablir l’ordre mondial. Solution en bas de page1.

Surnom Pays
1. le Royaume dans le Ciel A. Malte
2. le Pays des Aigles B. Djibouti
3. le Rocher C. le Népal
4. la Fille ainée de l’Église D. le Rwanda
5. le Pays des Braves E. l’Albanie
6. la Suisse de l’Amérique du Sud F. Madagascar
7. le Pays aux mille Collines G. la Belgique
8. l’Ile de Miel H. le Lesotho
9. le Champ de Bataille de l’Europe I. la Thaïlande
10. l’Ile rouge J. Monaco
11. le Toit du Monde K. l’Irlande
12. le Pays du Cèdre L. l’Uruguay
13. la Verte Érin M. la France
14. la Patrie de Rembrandt N. le Liban
15. le Pays du Sourire O. les Pays-Bas

  1. Solution : 1H, 2E, 3J, 4M, 5B, 6L, 7D, 8A, 9G, 10F, 11C, 12N, 13K, 14O, 15I. ↩

Cet article a été concocté par
les linguistes d’Antidote

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